mercredi 25 juin 2014

V comme villégiature

Durant la belle saison, Maurice Maitreau et son épouse Julia séjournaient parfois dans une des stations balnéaires de la côte atlantique : ils étaient en villégiature. Le mot a son importance. Rien à voir avec les congés payés, qui ne furent instaurés qu'en 1936 par le gouvernement du Front populaire et qui permirent aux classes laborieuses de découvrir les joies simples du camping et du vélo. Mes grands-parents avaient des goûts plus élitistes.

Ce terme de villégiature viendrait de l'italien villeggiare, vivre dans une maison champêtre, au sens de prendre ses quartiers d'été, en délaissant pour un temps sa résidence principale.

À la Belle Époque

Le mot est utilisé par mon arrière-grand-père Achille Maitreau lorsqu'il écrit à son fils. La lettre, datée du 7 septembre 1907 et postée le même jour, est adressée à "Monsieur Maitreau Greffier du tribunal civil d'Oloron en villégiature à Anglet". N'oubliez pas de faire sonner le "t" (Anglette), nous sommes dans le sud-ouest.

Archives personnelles

Une réflexion, au passage : les estivants devaient être vraiment peu nombreux et les facteurs de l'époque particulièrement performants, ou bien mon grand-père passait régulièrement au bureau de poste relever son courrier. Toujours est-il que la missive est parvenue sans encombre à son destinataire !

Elle s'achève par ces mots : "Mes baisers les plus affectueux à ta charmante femme et à tes beaux enfants, à toi une chaleureuse poignée de main, ton vieux père qui vous aime bien tous". Achille Maitreau avait alors quatre-vingt-six ans et ne s'éteindrait que sept ans plus tard, en décembre 1914.

À ma connaissance, aucune photo n'est venue immortaliser ce séjour estival.

Dans l'entre-deux-guerres

J'ai en revanche dans mes cartons plusieurs clichés illustrant un séjour en famille à Biarritz.

L'un d'eux nous montre Julia et ses trois filles en robes claires sur les marches d'un escalier qui descend, à travers les tamaris et les hortensias, vers les avenues des bords de mer. Ma grand-mère arbore gants, chapeau, sac à main et ombrelle et, si les jupes ont raccourci, pas question de sortir sans bas. Seules les deux plus jeunes, Marie-Thérèse et Jacqueline, sont jambes nues dans de légères chaussures de plage.

Julia et ses trois filles à Biarritz
Archives personnelles

Paul, le fils de Maurice et de Julia, a pour sa part choisi de poser à l'entrée de la jetée qui conduit au Rocher de la Vierge. Avec une nonchalance qui me fait irrésistiblement penser aux photos de Jacques-Henri Lartigue. Au dos du tirage, une main anonyme a laissé cette précieuse indication à la plume : "Biarritz, le 19 septembre 1926". Paul avait donc vingt-trois ans.

Paul Maitreau à Biarritz
Archives personnelles

Pour illustrer ces temps heureux, je détiens également plusieurs séries de photos, saisies à la volée dans les rues de Royan par un photographe professionnel(1). J'en extrais celle-ci, où Maurice et Julia se promènent en compagnie de leurs quatre enfants.

La famille Maitreau en villégiature à Royan
Archives personnelles

Jusqu'à présent, je datais ce séjour de la fin des années 1920, sans autre précision… jusqu'à ce que je m'avise que ma grand-mère porte une tenue bien sombre pour la saison. Serait-elle en deuil d'un proche parent ? Son père est décédé en octobre 1928, ces photos ont donc été vraisemblablement prises durant l'été 1929.

Maurice se permet des tenues claires plus estivales. N'est-il pas fier d'accompagner ses deux plus jeunes filles, Marie-Thérèse et Jacqueline, à une partie de tennis ? Hum, les chaussures de ma mère ne sont pas vraiment adaptées, me semble-t-il !

Maurice Maitreau, Marie-Thérèse et Jacqueline à Royan
Archives personnelles

Les années cinquante

Je terminerai ce billet par une photo prise à Biarritz en 1951. Les familiers de la Grande Plage reconnaîtront sans peine l'esplanade devant le salon de thé Dodin (ahhh, ses glaces à la pistache qui ravissaient mes yeux d'enfant et mes papilles).

Julia et Geneviève à Biarritz
Archives personnelles

Julia est désormais veuve. Tous ses enfants sont mariés. Elle suit les uns ou les autres dans leurs vacances au bord de la mer ; sur ce cliché, elle est accompagnée de l'aînée de ses petites-filles.

Nous dirons que ma grand-mère fait ici preuve d'une élégance décontractée : ni gants, ni chapeau, mais elle a conservé le sac à main et l'ombrelle, et ce tailleur aux rayures tennis que j'avais déjà repéré sur une autre photo(2). Le terme de villégiature n'est plus tout à fait d'actualité, sans doute, mais le choix de la destination n'a pas changé. Les stations balnéaires de la côte atlantique étaient encore privilégiées par la famille.

Certains membres des générations suivantes seront plus aventureux…



(1) Cinésport, Bains des Sports, boulevard Botton, Royan

(2) Voir le billet posté en octobre 2013, intitulé "Rayures estivales" http://degresdeparente.blogspot.fr/2013_10_01_archive.html

mardi 24 juin 2014

U comme uniforme

Maurice Maitreau a-t-il fait la guerre de 1914-1918 ? Mon grand-père allait avoir quarante-cinq ans et il était déjà père de quatre enfants lors de la mobilisation générale. Je ne parvenais pas à l'imaginer dans les tranchées en première ligne et j'avais beau me creuser les méninges, je ne me souvenais d'aucune histoire familiale sur ce sujet.

Pourtant, j'avais bien trouvé dans les photos anciennes, dont je suis aujourd'hui dépositaire, trois clichés sur lesquels il me semblait le reconnaître en uniforme. Pour corser l'affaire, ces vues ne manquaient pas de m'intriguer : elles sont en noir et blanc, bien sûr, mais les tenues militaires portées par le mari de Julia semblent à chaque fois de couleur différente ; sur l'une d'entre elles, Maurice Maitreau paraît plus âgé ou plus fatigué, avec plus d'embonpoint, que sur les deux autres ; enfin, les clichés proviennent de deux studios différents, l'un situé à Pau et l'autre à Tarbes.

J. Lacoste, H. Lacabanne et M. Maitreau
Archives personnelles

La récente mise en ligne des fiches matricules sur le site des Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques m'a permis d'éclaircir quelques points.

D'abord exempté pour faiblesse générale

Maurice Maitreau, né en octobre 1869, relevait donc de la classe 1889. Lorsqu'il passe devant le conseil de révision, alors qu'il est encore étudiant (sans plus de précision), il est d'abord "ajourné pour faiblesse", puis finalement "exempté pour faiblesse générale". Allons bon ! Voilà qui n'était sans doute pas du goût de son père, Achille Maitreau, militaire de carrière !

J'ai au passage confirmation de sa petite taille, 1,55 m ou 1,58 m (après rectification) et j'apprends son degré d'instruction générale. Le niveau 4 indique qu'il a obtenu le brevet d'instruction primaire, mais il n'a sans doute pas décroché le baccalauréat, qu'il appelait pourtant de ses vœux dans une lettre adressée à sa sœur, en avril 1889, quelques mois avant les opérations de recensement.

Pas de service militaire, donc, pour mon grand-père. Les années vont passer, il va devenir greffier du tribunal civil d'Oloron-Sainte-Marie, épouser Julia Fourcade en novembre 1900, fonder une famille et couler des jours heureux jusqu'à la déclaration de guerre…

Puis engagé au 10e hussards

Comme chacun sait, la Première Guerre mondiale fut extrêmement meurtrière dès les premiers mois et il fallut bientôt trouver une solution pour combler les pertes. Des décrets successifs instituèrent des commissions de réforme, pour examiner le cas des hommes précédemment réformés, exemptés ou ajournés pour raisons diverses, afin de compléter les effectifs.

Maurice Maitreau fut finalement jugé "bon pour le service armé" par le conseil de révision le 29 décembre 1914, mais il ne fut pas immédiatement incorporé. Était-ce parce que, compte tenu de sa classe, il relevait de la réserve de l'armée territoriale ? Je ne suis pas suffisamment au fait de la chose militaire pour répondre avec certitude à cette question.

Quoi qu'il en soit, le 8 avril 1915, mon grand-père se présente à la mairie de Pau et il y contracte un engagement volontaire pour la durée de la guerre. Trois jours plus tard, le voilà à Tarbes, où il intègre le 10e régiment de hussards, ce qui est tout à fait cohérent avec son petit gabarit et sa passion pour les chevaux. Cohérent également avec la photo prise dans le studio de G. Francis, où il pose seul, sabre au côté, éperons aux pieds, la moustache toujours aussi conquérante.

Maurice Maitreau, en uniforme du 10e hussards
Archives personnelles

Malheureusement, la fiche matricule ne donne que des indices sur la suite des événements : Maurice Maitreau est nommé brigadier, l'équivalent de caporal dans les armes "à cheval", le 1er décembre 1915 et il fait partie du 8e groupe de cavaliers de remonte. De quoi s'agit-il ?

J'ai trouvé la réponse sur un forum qui traite de la Grande Guerre. La remonte a pour fonction de sélectionner, de dresser et de fournir des chevaux pour répondre aux besoins de l'armée, aussi bien pour les régiments de cavalerie montée, ce qui semble évident de prime abord, que pour la traction hippomobile, que l'on aurait davantage tendance à oublier.

Les groupes de remonte sont donc des unités à vocation non combattante. Le 8e groupe est pour sa part basé à Tarbes. Je pense que Maurice Maitreau y resta affecté jusqu'en octobre 1917 et c'est sans doute durant cette période que fut prise la photo suivante.

Groupe de cavaliers, Maurice Maitreau au centre
Archives personnelles

Enfin détaché comme agriculteur

En octobre 1917, changement d'affectation : voilà mon grand-père "détaché comme agriculteur à Lons catégorie A" et relevant désormais du 18e régiment d'infanterie ! Retour vers un site très intéressant, qui m'avait déjà permis de me faire une idée plus précise des classes mobilisables, Le Parcours du combattant de la guerre 1914-1918.

Il s'agit cette fois de résoudre la pénurie de main-d'œuvre agricole consécutive à la mobilisation en masse. C'est l'objet d'une circulaire du ministère de la Guerre, datée du 12 janvier 1917. Elle autorise le détachement des agriculteurs des classes 1888 et 1889 : ils ne sont plus en campagne contre l'Allemagne, mais militaires travaillant aux champs.

La catégorie A concerne les propriétaires exploitants, les fermiers et les métayers ; la catégorie B les ouvriers agricoles, ainsi que les agriculteurs des régions envahies. Les premiers doivent un temps de travail hebdomadaire à la communauté, inversement proportionnel au nombre d'hectares de la propriété, les seconds sont affectés à une commune ou à une exploitation.

Comment mon grand-père greffier s'est-il retrouvé détaché agricole catégorie A ? Mystère ! Même si ma mère me parlait de la ferme de Labourie, située sur la commune de Lons, et du petit vacher qui lui avait tressé un panier lorsqu'elle était enfant, même si une carte postale d'avant-guerre comporte cette adresse… Encore des recherches en perspective.

Cette situation ne dura guère et Maurice Maitreau fut finalement mis en sursis d'appel illimité en mai 1918, alors qu'il avait quarante-huit ans. Il reprit son activité de greffier à Oloron.

Je conclurai en disant que, trompée par les sempiternelles images de tranchées et de combats en première ligne, je n'avais pas imaginé les autres activités (administration, intendance, approvisionnement…), moins glorieuses sans doute, mais tout aussi nécessaires à la conduite de la guerre. C'est de cette façon que mon grand-père accomplit son devoir de soldat.

lundi 23 juin 2014

T comme travaux d'aiguille

Ma grand-mère Julia était née en 1882. Elle appartenait à une génération  où les jeunes filles de la bourgeoisie recevaient une éducation distincte de celle des garçons, dans la mesure où le rôle qui leur était dévolu dans la société était différent de celui des hommes.

Michel Winock(1) explique cela très bien dans son livre consacré à la Belle Époque : "Les lycées comme les institutions catholiques partagent le même but : préparer la jeune fille à sa vocation, celle de gardienne du foyer. Ainsi la philosophie ne sera pas enseignée, parce que l'on craint de former des « femmes savantes ». Ni le latin, ni le grec n’ont davantage leur place. L’enseignement que l’on y dispense est surtout littéraire, auquel s’ajoutent des travaux d’aiguille et des leçons de morale. Au bout de cinq années, un diplôme d’études secondaires est délivré, distinct du baccalauréat"

C'est moi qui souligne. Julia savait donc coudre, tricoter, broder et faire de la dentelle au crochet avec une dextérité qui fascinait mes yeux d'enfant. Heureuse époque où les taies d'oreiller et le bord du drap blanc, rabattu sur la couverture, s'ornaient d'un jour et d'un monogramme !

Napperon réalisé par Julia

Jusque dans les dernières années de son existence, ma grand-mère resta rarement oisive : elle avait toujours un ouvrage en cours, des jours à confectionner, un ourlet à terminer ou une bobine de fil à broder posée sur les genoux, tandis que ses mains tournaient et retournaient sans bruit le crochet sur le ruban de dentelle. Toutes activités qui n'interdisaient pas les plaisirs de la conversation ni l'évocation de souvenirs que j'écoutais alors d'une oreille distraite.

De temps en temps, elle se faisait accompagner dans les "grands magasins", afin de se réapprovisionner en toile et en fournitures, et entamait aussitôt la confection d'une nouvelle nappe pour l'une ou l'autre de ses petites-filles.

J'ai retrouvé dans la bibliothèque familiale un opuscule intitulé Jours sur toile, de Thérèse de Dillmont, imprimé par Dollfus-Mieg et Cie. Ce fascicule illustré, de 54 pages, complété d'une vingtaine de planches en noir et blanc, avait pour objet de promouvoir les cotons à broder DMC fabriqués par la célèbre entreprise alsacienne.

Collection personnelle

Le texte en sera repris dans l'Encyclopédie des ouvrages de dames, de cette même Thérèse de Dillmont, un pavé de plus de six cent pages publié en 1886, que vous pouvez consulter ici, grâce à Gallica, si le sujet vous intéresse.

Ce livre appartenait-il à Julia ? Sans doute. L'avait-elle reçu au cours de son adolescence, afin d'occuper ses loisirs à la confection de son trousseau de mariage ? Il traite donc des jours, ces "vides que l'on produit dans la toile, en groupant, au moyen de points, plusieurs fils isolés par suite du retrait de fils de chaîne ou de trame".

Je le feuillette et j'y apprends que les jours se déclinent en ourlets, en rivières (plus larges que les ourlets, elles remplacent les bordures brodées et les entre-deux de dentelle), en fonds (qui garnissent les parties ajourées d'ouvrages d'une certaine importance), en point coupé italien, en jours américains, danois, norvégiens, Reticella…

Et je ne vous parle pas des baguettes, des faisceaux, des barrettes, ni des points d'esprit alignés ou contrariés. Tout un vocabulaire qui me laisse d'autant plus rêveuse que j'éprouve déjà des difficultés à recoudre un vulgaire bouton ! Bon, en revanche, contrairement à Julia, j'ai fait six ans de latin.

C'est peut-être aussi pour cette raison que je n'ai jamais su passer le brin de laine au bout de l'aiguille à tricoter d'un geste prompt de l'index, alors que ma grand-mère faisait cela sans y penser.

Les travaux d'aiguille qu'elle réalisait à l'intention de ses petites-filles étaient de deux sortes. Les ouvrages tricotés, que nous appréciions toutes trois modérément, chandails, chaussettes, maillots de bains en laine qui grattent dès qu'ils sont mouillés, ne sont plus présents que sur de vieilles photos en noir et blanc comme celle-ci.

Archives personnelles

Mais les ouvrages plus raffinés, lourdes nappes pour huit, dix ou douze couverts, serviettes de table, napperons, ont traversé vaille que vaille les années. Même si nous n'avons plus aujourd'hui le personnel pour les repasser et les amidonner, ils n'en restent pas moins le charmant témoignage d'un mode de vie révolu !


Napperon, détail

(1) Michel Winock, La Belle Époque, Éditions Perrin, collection Tempus n°44, paru en 2003, 429 pages, chapitre 8 Les femmes à la Belle Époque, p.167

samedi 21 juin 2014

S comme syllabaire Langlois

Depuis qu'elle était veuve, ma grand-mère séjournait tour à tour chez chacun de ses enfants. Plus ou moins longuement, ce qui n'était pas sans provoquer un certain agacement chez ses gendres.

Je n'avais, bien sûr, aucune conscience de ces chamailleries entre adultes ; j'avais cinq ans. Pour mon plus grand plaisir, tout au long des après-midi pluvieuses qui ne permettaient pas les sorties aux jardins du Trocadéro, Julia me contait les démêlés de Bécassine avec Loulotte et la marquise de Grand-Air.

La bande dessinée s'apparentait alors davantage à un livre illustré. Les personnages ne s'exprimaient pas dans des bulles comme aujourd'hui : les dialogues étaient insérés dans un texte de plusieurs lignes sous chaque image et il n'y avait pas de séparation entre les cases, ce qui donnait peut-être plus de fluidité au récit.

Nous feuilletions ensemble les albums de la Semaine de Suzette, qui regroupaient sous une couverture cartonnée rose et bleue les numéros de cette revue enfantine. La lecture du feuilleton hebdomadaire était parfois interrompue avant la fin : la suite de l'histoire figurait au prochain numéro, peut-être, mais dans un autre album…

Mon père jugea qu'il était temps que j'apprenne à lire. Il se rendit à la librairie Gibert, en bas du boulevard Saint-Michel, pour y acquérir d'occasion deux manuels édités par la maison Armand Collin. Je revois leur couverture : des lettres de couleur beige pour le titre, un fond quadrillé vert pour le premier, ocre pour le second, et quatre fleurs stylisées. Le syllabaire Langlois !


Le Petit Larousse illustré donne cette définition d'un syllabaire : "livre élémentaire où les mots sont décomposés en syllabes pour apprendre à lire aux enfants". Peut-être l'une des clefs pour acquérir de solides notions d'orthographe ? Je n'entrerai pas dans la polémique.

La grande aventure commençait. Les leçons se succédèrent rapidement, grâce à l'assiduité de Julia en la matière. Sur la page de gauche, une lettre, les différentes syllabes associées à cette lettre (ba, bi, bo, bu, bui, bou), deux ou trois illustrations (la biche, la robe…), puis quelques mots et quelques phrases reprenant les syllabes, le tout en caractères d'imprimerie. Sur la page de droite, le même texte, mais en écriture cursive.


Quand je feuillète aujourd'hui ces livrets, j'y découvre l'image d'une société rurale, à la fois passéiste et totalement exotique pour la petite Parisienne que j'étais : "Ce cheval est vicieux ; le domestique qui le soigne est exposé chaque jour à recevoir une ruade." ou "Le bœuf que papa a acheté à la foire la semaine dernière est habitué à labourer sous le joug." Mon père envisageait plutôt d'acheter une 4cv Renault !

Quoi qu'il en soit, l'entreprise de ma grand-mère fut couronnée de succès.

Ma mère se décida à m'inscrire dans une institution privée. Directement en classe de onzième, sans passer par la classe précédente, mais il fallait savoir lire couramment. La directrice de l'établissement, tailleur strict et chignon austère derrière son bureau, n'était pas femme à s'en laisser conter : elle m'appela en face d'elle et m'intima l'ordre de lire le texte placé sous mes yeux. Ouf ! je m'en sortis sans peine.

Grâce à ma grand-mère Julia, le syllabaire Langlois m'avait ouvert les portes d'un domaine fabuleux, où les pièces sont tapissées de livres du sol au plafond : à moi la comtesse de Ségur et la Bibliothèque rose, la collection Rouge et Or, la Bibliothèque verte, et combien de milliers d'autres livres jusqu'à aujourd'hui…

vendredi 20 juin 2014

R comme robe perlée

La société française sortit profondément transformée de la guerre de 1914-1918. Permettez-moi d'aborder ces changements par le petit bout de la lorgnette : la mode féminine.

Un monde sépare la tenue vestimentaire de la Belle Époque et celle des Années folles. Finis les chapeaux extravagants, la démarche entravée par la longueur de la jupe et les bottines qui enserrent la cheville. Place à la silhouette "planche".

Les robes ont une coupe droite, tubulaire ; la taille, lorsqu'elle est suggérée, est abaissée sur les hanches. Les jambes sont découvertes jusqu'aux genoux. Le cou et les bras sont dénudés, les cheveux coupés courts à la garçonne, la tête emboîtée dans un chapeau cloche porté bas sur le front. Les chaussures "salomé" soulignent le coup de pied par de fines lanières de cuir…

Place est faite aux accessoires qui féminisent (qui érotisent ?) l'austérité apparente des nouvelles tenues : pendants d'oreilles, sautoirs, écharpes fluides, longs fume-cigarettes. Le maquillage est également plus présent, sourcils épilés, bouche soulignée, et la peau hâlée n'est plus l'apanage des travailleurs des champs. C'est dans l'entre-deux-guerres que sont apparus le tube de rouge à lèvres Rouge Baiser, la crème Nivea et l'huile solaire !

Tenue de cocktail ou de soirée, la robe perlée est emblématique de cette mode des années 1920 : pas de taille marquée, une ligne droite simplissime, sans col ni manches, compensée par l'extraordinaire richesse de la broderie qui dessine des formes géométriques sur toute la surface du tissu.

Ma grand-mère Julia en avait conservé une dans sa garde-robe. J'ai eu le plaisir de la porter, quarante ans plus tard, à l'occasion d'une soirée costumée, dans une station balnéaire de la côte normande où nous passions tous les étés avec mes parents.

Archives personnelles

Le poids des perles confère à cette robe de couleur puce un tombé qui interdit toute envolée vaporeuse, façon Marilyn Monroe sur une bouche d'aération de métro new-yorkais !

Je n'ai qu'un seul regret, deux en fait : je n'ai pas eu la présence d'esprit, à l'époque, de regarder l'étiquette pour savoir de quelle maison sortait cette petite merveille et j'ignore totalement ce que cette robe est devenue par la suite. Cela reste néanmoins un très beau souvenir.

jeudi 19 juin 2014

Q comme questions d'argent… encore !

Soigneusement occultées devant les enfants, les questions d'argent n'en étaient pas moins présentes chez nos parents, perturbant les relations entre gendres et belle-mère, beaux-frères et belles-sœurs…

Certains papiers, enfouis au fond des tiroirs depuis des décennies, ont refait surface à l'occasion d'un ultime déménagement. C'est ainsi que j'ai découvert avec surprise des doubles de courriers évoquant des conseils de famille, des copies de reçus, des listes de meubles meublants constitutifs de dot, des calculs d'usufruit et de pension alimentaire. Drôle d'époque !

Devenue veuve à cinquante-sept ans, en décembre 1939, ma grand-mère Julia fut très certainement confrontée à des difficultés financières. La guerre, les restrictions, l'inflation, les mariages de ses enfants la contraignirent à modifier sensiblement son mode de vie. J'ignore à quelle date Julia quitta Pau de façon définitive, mais en janvier 1945 elle résidait à Issy-les-Moulineaux, non loin du Parc des Expositions de la Porte de Versailles.

Julia passa ainsi les vingt dernières années de sa vie tantôt chez mes parents, tantôt chez mes oncles et mes tantes, sans toujours éviter dans l'esprit de certains des arrière-pensées et des calculs inavoués : "Combien de mois, combien d'années chez nous, n'est-ce pas un peu au tour des autres, beaux-frères et belles-sœurs, de prendre la relève ?"

L'exiguïté des appartements parisiens et le caractère vif(1) de ma grand-mère ne simplifiaient pas cette cohabitation plus ou moins bien acceptée ! Je revois cet après-midi où elle revint, après un bref séjour chez son fils ou sa fille aînée, peu importe, et où elle jeta rageusement son sac sur le divan, au summum d'une colère contenue pendant tout le trajet du retour ! Fine silhouette vêtue de sombre, raidie par la fureur, chapeau sur la tête, la main crispée sur sa canne.

Je n'entrerai pas dans la polémique, d'autant que tous les acteurs de ces scènes ont aujourd'hui disparu. Mais permettez-moi un instant de nostalgie à la lecture de la dot de ma mère. Outre une somme en espèces et un trousseau, elle comprenait des meubles qui ont fait partie du décor de mon enfance, même si certains sont difficilement identifiables : "un grand tapis", "un petit tapis", "un lustre", "trois couvertures en laine"…

Inventaire des meubles de la dot de Marie-Thérèse
Archives personnelles

Je repère néanmoins dans cet inventaire la "grande armoire béarnaise" qui a résisté à plusieurs démontages et remontages, et dans laquelle je range aujourd'hui vêtements et linge de maison. Je n'ai par contre aucun souvenir des "cinq chaises Henri II", mais je soupçonne mon père de s'en être débarrassé à la première occasion.

Armoire béarnaise, détail
Collection personnelle

Ses goûts étaient quelque peu différents de ceux de ma grand-mère. En atteste cet autre article dans la liste, "un tableau Roses, de Blanche Odin", dont Julia faisait grand cas, mais qui n'avait pas l'heur de plaire à mon père. Il resta néanmoins longtemps accroché à un mur du salon, avant de finir dans une salle de ventes, sans doute.

La curiosité m'a poussée à jeter un coup d'œil sur la biographie de Blanche Odin(2). Cette aquarelliste, née à Troyes en 1865, passa la majeure partie de sa vie dans le sud-ouest, du côté de Bagnères-de-Bigorre. Elle avait une prédilection pour les fleurs et avait mis au point une technique particulière, avec des papiers au grammage lourd, maintenus humides pour obtenir un fondu particulier des couleurs. Elle semble jouir désormais d'une certaine notoriété.

Je me demande quelle est aujourd'hui la cote de ce tableau que mon père jugeait trop mièvre ? Question d'argent, encore… mais simple curiosité de ma part.




(1) Sa phrase favorite n'était-elle pas : "Quel combat, la vie !"
 (2) Pour en savoir davantage sur cette artiste http://www.museesbagneres.fr/blanche_odin_013.htm