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lundi 16 novembre 2015

Médecin dans la Grande Guerre

Du temps où j'en avais encore la possibilité, j'interrogeai un jour une cousine de ma mère, en lui montrant un visage sur une photo de mariage :
-       Et ce monsieur au quatrième rang ?
-       Le docteur Lacoste, me répondit-elle sans hésiter.
Je notai l'information et continuai à passer en revue les invités alignés sur le perron du Grand Hôtel, à Pau.

Le Docteur Lacoste

J'y reviens aujourd'hui, car il fait partie des personnages récurrents de la saga familiale. Un nom parmi ceux qui résonnaient à mes oreilles enfantines, lorsque ma grand-mère Julia et ma mère évoquaient leurs souvenirs empreints de nostalgie.

Le Dictionnaire biographique et album des Basses-Pyrénées, qui m'avait déjà aidée à plusieurs reprises(1), m'a permis d'en apprendre davantage à son sujet, grâce à cette courte notice :

LACOSTE (Justin), né à Castet le 24 février 1873.
Docteur à Pau.
Reçu docteur de la Faculté de médecine et de pharmacie de Paris le 24 février 1899. M. Lacoste prit pour sujet de sa thèse de doctorat : Evacuation totale de la plèvre dans les grands épanchements.
Ancien externe des hôpitaux de Paris.
Rue Nouvelle-Halle, 23, à Pau.

Un petit tour dans les registres de l'état civil et les fiches matricules des Pyrénées-Atlantiques, ensuite, afin d'exploiter et de compléter ces premières informations.

Fils d'agriculteurs, né dans un village du Haut-Béarn, Justin Lacoste est étudiant en médecine à Paris lors du conseil de révision de la classe 1893. Il bénéficie donc des dispositions de l'article 23 de la loi du 15 juillet 1889 sur le recrutement de l'armée ; à ce titre, il n'effectue qu'un an de service, au lieu des trois années normalement prévues. Il est alors soldat de 2e classe au 18e Régiment d'infanterie, en garnison à Pau.

Il accomplira ensuite des périodes d'exercice à intervalles réguliers, deviendra médecin auxiliaire de réserve en 1899, puis médecin aide major de réserve en 1900. Il a quarante-et-un ans lorsque le décret de mobilisation générale le rappelle à l'activité en août 1914. Le voilà parti en campagne contre l'Allemagne pour une période qui s'étendra du 3 août 1914 au 7 janvier 1919. Oui, il a survécu à l'horreur, contrairement aux innombrables Morts pour la France dont nous indexons en ce moment les fiches, mais j'imagine qu'il en resta néanmoins marqué à tout jamais.

De gauche à droite
Justin Lacoste, Henri Lacabanne et Maurice Maitreau

Un peu perdue dans la longue liste des services et mutations diverses, agrémentée d'abréviations et de sigles sibyllins qui figurent sur sa fiche matricule, j'ai décidé d'étudier de plus près l'organisation des services de santé durant la Première Guerre mondiale et voilà ce que j'ai appris.

Le service de santé des armées durant la Première Guerre mondiale

En 1914, lorsque éclate le conflit, l'organisation est la suivante : une médecine d'urgence sur le front, qui consiste à donner les premiers soins, puis à évacuer les blessés par voie ferroviaire sur des installations chirurgicales fixes installées à l'arrière. Dans des conditions sanitaires plus que précaires. "Emballer, étiqueter, expédier", c'est, semble-t-il l'expression consacrée pour la première phase médicale, ce qui en dit long sur les mentalités qui prévalaient alors.

Cette doctrine, développée à partir des conflits précédents où prédominaient les blessures par balles, eut des conséquences catastrophiques (gangrènes gazeuses, amputations extrêmement mutilantes et invalidantes…), dans la mesure où les plaies par éclats d'obus et de grenades étaient désormais prépondérantes. À l'ère industrielle, la guerre avait changé d'échelle et les soldats étaient réellement devenus de la "chair à canon" !

Une nouvelle chaîne de santé se mit donc en place à partir de 1915 :

  • Des postes de secours avancé, au plus près de la ligne de front, où les brancardiers amènent les blessés et où sont pratiqués les gestes de secours initiaux ;
  • Des ambulances intermédiaires, qui ne sont pas les véhicules de transport que nous connaissons aujourd'hui, mais des unités médico-chirurgicales mobiles au niveau du corps d'armée, numérotées en fonction des unités auxquelles elle se rattachent ;
  • Des hôpitaux d'évacuation, centres de soin et de régulation situés en dehors de la zone de combat, appelés HOE (pour hôpitaux origine d'étapes, même si cette appellation est parfois controversée aujourd'hui), avant le transfert vers les centres de convalescence et de rééducation de l'intérieur.

Il faut également citer les formations chirurgicales automobiles, appelées "autochir", qui fonctionnaient de manière autonome, mais pouvaient venir renforcer les formations hospitalières existantes.

L'ensemble reposait sur la notion de triage des blessés : il s'agissait de définir les priorités d'évacuation et de traitement, en fonction de l'urgence des soins à prodiguer, le tout étant matérialisé par des fiches de couleurs différentes selon les cas (évacuable, intransportable…).

Les flux furent considérables, de l'ordre de 9 millions d'entrées dans les hôpitaux, toutes maladies et blessures confondues, soit un chiffre supérieur à l'effectif total des mobilisés (plus de la moitié d'entre eux ont subi des hospitalisations successives).

Le décryptage de la fiche matricule

Mais revenons au Docteur Lacoste. Si je comprends bien les indications portées sur sa fiche matricule, il a dû dans un premier temps être affecté à l'arrière, mais il se retrouva rapidement sur le front, comme médecin de bataillon, puis comme médecin chef d'un groupe de brancardiers divisionnaire (GBD).

Au cours de sa longue campagne contre l'Allemagne, il reçut cinq citations, dont celle-ci datée du 11 octobre 1918 :

"Officier de complément de la plus belle énergie et de grande bravoure. Au front depuis le début de la campagne a demandé à y être maintenu. Dans la nuit du 25 au 26 septembre a donné un bel exemple du devoir en établissant sous un violent bombardement ennemi des postes de secours pour ypérités. A toujours assuré des services difficiles, payant de sa personne en toute occasion avec un absolu mépris du danger. A en particulier dans la nuit du 9 au 10 octobre organisé d'une façon parfaite les évacuations de nombreux ypérités."

Il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur par décret du 28 décembre 1918, mais son dossier est malheureusement introuvable dans la base Léonore.

Il retourna ensuite à la vie civile.


Sources

Le service de santé français pendant la guerre de 1914-1918, par Alain Larcan, dans La Revue du Praticien vol. 82, février 2012

Le service de santé aux armées pendant la Première Guerre mondiale, article paru dans La Cliothèque sur l'ouvrage écrit par Alain Larcan et Jean-Jacques Ferrandis, paru aux éditions LBM en 2008

La santé en guerre 1914-1918, Une politique pionnière en univers incertain, Introduction à l'ouvrage écrit par Vincent Viet et paru aux Presses de Sciences Po en 2015





(1) Voir L comme Lacabanne et W comme Who's who, publiés lors du challenge AZ de juin 2014.

lundi 2 novembre 2015

Modeste contribution à l'indexation des Morts pour la France

Après avoir assisté aux premiers Matins malins de la saison, consacrés au site Mémoire des Hommes et au défi lancé par Jean-Michel Gilot, #1Jour1Poilu, je me suis laissée convaincre.

Le défi 1Jour1Poilu

Pour ceux qui ne sauraient pas de quoi il retourne, il s'agit d'indexer les fiches mises en ligne sur le site Mémoire des Hommes. Élaborées au lendemain de la Première Guerre mondiale par l'administration des anciens combattants, elles recensent les centaines de milliers de soldats et avec eux les quelques centaines de civils qui ont obtenu la mention "Mort pour la France".

L'ensemble représente plus de 1 325 000 fiches. Jusqu'à présent, les recherches ne pouvaient se faire que sur quatre critères : nom, prénom, date de naissance et département (ou pays) de naissance.

L'enjeu consiste à indexer treize autres rubriques à partir des informations figurant sur la fiche : grade, unité, lieu de naissance, bureau de recrutement, classe, matricule de recrutement, date, lieu, département et pays de décès, lieu, département et pays de transcription du décès. Il est évident qu'une base de données ainsi enrichie permettra une approche beaucoup plus fine, aussi bien pour les historiens que pour les généalogistes.

Le défi consiste à terminer l'indexation pour le 11 novembre 2018. Cela représente moins de mille fiches par jour à traiter, rien d'insurmontable donc, compte tenu du nombre de personnes intéressées par le sujet. Si chacun n'indexe que quelques fiches… bon, je ne vous fais pas le coup des petits ruisseaux qui font de grandes rivières, mais vous avez compris.

Comment s'y prendre

Je me suis donc lancée. J'ai commencé par traiter les fiches des quatre personnes figurant dans ma base de données Heredis, qui ont eu droit à cette mention "Mort pour la France" : un ami de mon grand-père maternel (il était témoin à son mariage), l'un des grands-oncles de mon mari, ainsi que deux autres individus rencontrés au fil de mes recherches. Histoire de tester la difficulté de l'opération. Cela ne m'a pris que quelques minutes.

J'ai donc décidé d'en faire davantage. En commençant par l'un des villages de mes ancêtres, le berceau de ma branche paternelle, même si mes ancêtres directs l'ont quitté dès le milieu du XIXe siècle pour venir s'installer à Paris. Il s'agit de Notre-Dame-du-Touchet, dans le sud du département de la Manche.

Collection personnelle

Collection personnelle

J'avais à l'occasion photographié le monument aux morts, mais il m'a paru plus judicieux, dans un premier temps, de travailler à partir du livre d'or rédigé par la commune. Ces livres d'or, instaurés par la loi du 25 octobre 1919 et établis pour la plupart dans la décennie qui a suivi, sont disponibles sur le site des Archives nationales.

Je choisis l'onglet "Recherche multicritères", puis "Rechercher dans tous les inventaires" et, dans "Recherche libre", je tape "livre d'or Notre-Dame-du-Touchet". J'obtiens un résultat, je clique dessus, je clique ensuite sur "Consulter les archives numérisées associées" et bingo ! me voici enfin devant un document de douze pages.

Il s'agit de la liste des morts de la commune, classés par ordre alphabétique, avec indication de leur nom et prénoms, date et lieu de naissance, régiment et grade, date et lieu de décès.

Ils sont quarante. La dernière page comprend en outre une liste de cinq noms griffonnés au crayon bleu, puis biffés. En comparant avec la liste du monument aux morts, je m'aperçois que ces derniers, absents du livre d'or, sont néanmoins gravés dans la pierre. A contrario, trois noms du livre d'or ne figurent pas sur le monument aux morts, sans doute parce qu'ils ont été inscrits sur le monument d'une autre commune.

À partir de là, j'ai appelé l'un après l'autre les noms du livre d'or et j'ai indexé les fiches correspondantes, sans trop de difficultés. Néanmoins alertée par un billet paru sur la plateforme En Envor, j'ai procédé à quelques vérifications :

  • La date et le lieu de naissance, du moins pour ceux qui ont vu le jour avant 1893, les registres d'état civil de la Manche n'étant en ligne que jusqu'en 1892 ;
  • Le bureau de recrutement et le numéro matricule, en consultant les fiches matricules en ligne, qui comprennent tout le parcours militaire des hommes appelés à se présenter au conseil de révision avec leur classe d'âge ;
  • La date et le lieu du décès figurant sur la fiche matricule, a priori plus fiable que la fiche Mort pour la France rédigée ultérieurement.

 Travailler à partir du livre d'or d'une commune présente en outre un intérêt certain. Les personnes y sont généralement nées et, si elles y habitaient encore lors de leur vingtième année, elles relevaient du même bureau de recrutement. C'est un gain de temps appréciable pour les vérifications dans les archives. C'est sans doute moins vrai dans les grandes villes, mais comme j'ai choisi un village du bocage normand…

Quelques réflexions

Ce simple travail d'indexation permet de toucher du doigt la douloureuse réalité de cette Première Guerre mondiale. Quarante soldats morts pour la France dans un village qui comptait à peine plus d'un millier d'habitants avant le conflit, c'est considérable.

La victime la plus jeune figurant sur le livre d'or de Notre-Dame-du-Touchet appartenait à la classe 1918 ! Il s'agit de Victor Mari, né le 24 février 1898 ; il avait donc seize ans à peine lors de la déclaration de guerre et vingt ans lorsqu'il fut tué à proximité de Saint-Quentin, en octobre 1918, un an après son incorporation.

Les deux victimes les plus âgées, Paul Dibon et Émile Dibon (non, ils ne sont pas frères, j'ai vérifié), étaient nées respectivement en 1872 et 1873. Paul Dibon est mort en 1915, à quarante-deux ans, à l'hôpital de Bourbourg (Nord) et Émile Dibon en 1918, à quarante-cinq ans, à celui de Cherbourg.

La vérification des actes de naissance, lorsqu'elle est possible, apporte un élément supplémentaire : les mentions marginales indiquant les mariages. J'ai une pensée (un peu tardive, je vous l'accorde) pour toutes ces jeunes veuves…

La suite

Les différences entre le monument aux morts et le livre d'or ont piqué ma curiosité. J'ai jeté un œil sur le livre d'or d'une commune voisine, Villechien : il comprend une vingtaine de noms, dont un figurant sur le monument aux morts de Notre-Dame-du-Touchet. Je vais donc continuer à indexer ces fameuses fiches, en élargissant le cercle de mes investigations.

samedi 28 juin 2014

Y comme ypérite

Ypérite, le mot figure sur la fiche matricule de Jean Fourcade, une simple feuille qui résume sept longues années passées sous les drapeaux, dont cinq années pleines en campagne contre l'Allemagne, durant la Première Guerre mondiale.

J'ai déjà brièvement évoqué le parcours militaire des frères de Julia dans le billet intitulé K comme Kaiser Guillaume II. Permettez-moi de revenir aujourd'hui plus en détail sur le cas de Jean.

Fiche matricule de Jean Fourcade
Source AD Pyrénées-Atlantiques

Sa fiche matricule rappelle qu'il est né le 19 octobre 1889 à Pau et qu'il est le fils de Théodore Fourcade et d'Eugénie Caperet, domiciliés 20 rue des Arts. Elle comporte également une description sommaire : cheveux et sourcils noirs, yeux gris foncé, taille 1,66 m. Je passe sur le "front haut", le "nez moyen" et le "menton rond" qui ne m'ont jamais paru très parlants ; en cette matière, rien ne vaut la photo.

Mon grand-oncle sous les drapeaux

Classé dans la première partie de la liste par le Conseil de révision, Jean effectue deux ans de service militaire comme soldat de 2e classe au 18e régiment d'infanterie en garnison à Pau. Incorporé le 5 octobre 1910, il est libéré le 26 septembre 1912 avec un certificat de bonne conduite.

Retour à la vie civile, dans la chemiserie familiale, pour deux ans à peine. La mobilisation générale est décrétée le 2 août 1914, le voilà de nouveau sous l'uniforme. Le 6 août, le régiment quitte la gare de Pau pour monter directement au front.

Mais ne comptez par sur la fiche matricule pour vous fournir des détails sur le parcours de vos ancêtres militaires. Il faut se reporter aux journaux des marches et opérations (JMO) pour avoir le récit des événements auxquels chaque unité a participé. Hélas, ce précieux document n'existe plus pour le 18e régiment d'infanterie. On trouvera néanmoins sur Internet(1) les batailles dans lesquelles le régiment a été engagé : Charleroi, la Marne, le Chemin des Dames, Verdun, Craonne… la liste est longue !

Jean Fourcade sous l'uniforme vers 1917
Archives personnelles

La fiche matricule de Jean Fourcade comporte néanmoins trois indications importantes : une blessure, une citation et une décoration.

Intoxiqué au gaz ypérite

De quoi s'agit-il ? L'ypérite, autre nom du gaz moutarde, figure dans la liste des armes chimiques. À base de chlore et de soufre, elle a un effet vésicant et provoque de graves brûlures aux yeux, à la peau et aux muqueuses. Sans parler des effets dévastateurs sur le moral des troupes. Elle fut employée par les Allemands pour la première fois en 1915 dans la région d'Ypres, en Belgique, ce qui lui valut sa dénomination d'ypérite.

Jean Fourcade est intoxiqué par ce gaz le 22 avril 1918 à Tricot (Oise) et évacué le même jour. La fiche matricule indique qu'il souffre d'une kératite, c'est-à-dire d'une inflammation de la cornée à l'œil droit, et d'une conjonctivite, c'est-à-dire d'une inflammation de la muqueuse qui tapisse l'intérieur de la paupière, à l'œil gauche.

Les lésions devaient être sérieuses, car il ne sortira de l'hôpital qu'un mois plus tard, le 29 mai 1918 ; et retournera "aux armées" dès le 9 juin.

Cité à l'ordre de la brigade

Deuxième indication précieuse sur la fiche matricule, la mention suivante :
"Cité à l'ordre de la Brigade N°109 du 20.1.19. Chargé d'assurer la liaison entre l'I.D.(2) et son régiment pendant les durs combats de Guron(3) du 16 au 20 Sept. 1918 a parfaitement accompli sa mission malgré des bombardements sévères."

Cette citation lui vaudra une décoration.

Croix de guerre avec étoile de bronze

C'est une décoration instaurée par la loi du 2 avril 1915 pour récompenser les combattants qui ont accompli une action remarquable.

Il s'agit d'une croix à quatre branches, avec deux épées croisées. En son centre, à l'avers la tête de la République, coiffée du bonnet phrygien et d'une couronne de laurier. Au revers 1914-1915, puis successivement, car la guerre a duré plus longtemps que prévu, 1914-1916, 1914-1917, enfin 1914-1918.

Le ruban est vert avec des rayures rouges verticales et comporte une étoile de bronze, d'argent ou de vermeil, ou une palme de bronze ou d'argent suivant l'importance et le nombre de citations.

Croix de guerre 1914-1918
(sans étoile ni palme sur la photo) 

Compte tenu de sa citation à l'ordre de la brigade, Jean Fourcade est donc décoré de la Croix de guerre avec étoile de bronze. Il ne sera mis en congé illimité de démobilisation que le 2 août 1919 ! A-t-il stationné avec son régiment dans la région de Mulhouse, après l'armistice ? C'est vraisemblable, mais ce n'est qu'une supposition.

J'ai eu récemment l'occasion d'interroger l'une de ses petites-filles : elle m'a indiqué que son grand-père (mon grand-oncle) parlait fort peu de tout cela. Elle savait qu'il avait donné sept ans de sa jeunesse à l'armée, elle savait également qu'il avait été "gazé", mais elle ignorait tout de cette citation et de cette décoration. Jean faisait partie de ces innombrables héros discrets de la Première Guerre mondiale.

Il restait néanmoins mobilisable en cas de nouveau conflit. Simplement, comme il s'était marié en 1920, sa classe de mobilisation (à ne pas confondre avec la classe de recensement) reculait au fur et à mesure qu'augmentait le nombre de ses enfants. C'est pourquoi l'année 1909 est rayée et remplacée par 1903 en haut de sa fiche matricule.

Il ne fut définitivement dégagé de ses obligations militaires que le 15 octobre 1938, moins d'un an avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ! Il avait alors quarante-neuf ans. Il vécut encore de nombreuses années, dans la bonne ville de Pau où sa sœur Julia venait lui rendre visite de temps en temps.


Jean Fourcade et sa soeur Julia
Archives personnelles



(1) Je vous conseille en particulier le site suivant : http://chtimiste.com

(2) I.D. est l'abréviation d'infanterie divisionnaire, unité qui regroupe plusieurs régiments.

(3) C'est du moins ce que je déchiffre sur le document, sans aucune certitude. Pinon serait plus vraisemblable, compte tenu de la date de l'événement.

mardi 24 juin 2014

U comme uniforme

Maurice Maitreau a-t-il fait la guerre de 1914-1918 ? Mon grand-père allait avoir quarante-cinq ans et il était déjà père de quatre enfants lors de la mobilisation générale. Je ne parvenais pas à l'imaginer dans les tranchées en première ligne et j'avais beau me creuser les méninges, je ne me souvenais d'aucune histoire familiale sur ce sujet.

Pourtant, j'avais bien trouvé dans les photos anciennes, dont je suis aujourd'hui dépositaire, trois clichés sur lesquels il me semblait le reconnaître en uniforme. Pour corser l'affaire, ces vues ne manquaient pas de m'intriguer : elles sont en noir et blanc, bien sûr, mais les tenues militaires portées par le mari de Julia semblent à chaque fois de couleur différente ; sur l'une d'entre elles, Maurice Maitreau paraît plus âgé ou plus fatigué, avec plus d'embonpoint, que sur les deux autres ; enfin, les clichés proviennent de deux studios différents, l'un situé à Pau et l'autre à Tarbes.

J. Lacoste, H. Lacabanne et M. Maitreau
Archives personnelles

La récente mise en ligne des fiches matricules sur le site des Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques m'a permis d'éclaircir quelques points.

D'abord exempté pour faiblesse générale

Maurice Maitreau, né en octobre 1869, relevait donc de la classe 1889. Lorsqu'il passe devant le conseil de révision, alors qu'il est encore étudiant (sans plus de précision), il est d'abord "ajourné pour faiblesse", puis finalement "exempté pour faiblesse générale". Allons bon ! Voilà qui n'était sans doute pas du goût de son père, Achille Maitreau, militaire de carrière !

J'ai au passage confirmation de sa petite taille, 1,55 m ou 1,58 m (après rectification) et j'apprends son degré d'instruction générale. Le niveau 4 indique qu'il a obtenu le brevet d'instruction primaire, mais il n'a sans doute pas décroché le baccalauréat, qu'il appelait pourtant de ses vœux dans une lettre adressée à sa sœur, en avril 1889, quelques mois avant les opérations de recensement.

Pas de service militaire, donc, pour mon grand-père. Les années vont passer, il va devenir greffier du tribunal civil d'Oloron-Sainte-Marie, épouser Julia Fourcade en novembre 1900, fonder une famille et couler des jours heureux jusqu'à la déclaration de guerre…

Puis engagé au 10e hussards

Comme chacun sait, la Première Guerre mondiale fut extrêmement meurtrière dès les premiers mois et il fallut bientôt trouver une solution pour combler les pertes. Des décrets successifs instituèrent des commissions de réforme, pour examiner le cas des hommes précédemment réformés, exemptés ou ajournés pour raisons diverses, afin de compléter les effectifs.

Maurice Maitreau fut finalement jugé "bon pour le service armé" par le conseil de révision le 29 décembre 1914, mais il ne fut pas immédiatement incorporé. Était-ce parce que, compte tenu de sa classe, il relevait de la réserve de l'armée territoriale ? Je ne suis pas suffisamment au fait de la chose militaire pour répondre avec certitude à cette question.

Quoi qu'il en soit, le 8 avril 1915, mon grand-père se présente à la mairie de Pau et il y contracte un engagement volontaire pour la durée de la guerre. Trois jours plus tard, le voilà à Tarbes, où il intègre le 10e régiment de hussards, ce qui est tout à fait cohérent avec son petit gabarit et sa passion pour les chevaux. Cohérent également avec la photo prise dans le studio de G. Francis, où il pose seul, sabre au côté, éperons aux pieds, la moustache toujours aussi conquérante.

Maurice Maitreau, en uniforme du 10e hussards
Archives personnelles

Malheureusement, la fiche matricule ne donne que des indices sur la suite des événements : Maurice Maitreau est nommé brigadier, l'équivalent de caporal dans les armes "à cheval", le 1er décembre 1915 et il fait partie du 8e groupe de cavaliers de remonte. De quoi s'agit-il ?

J'ai trouvé la réponse sur un forum qui traite de la Grande Guerre. La remonte a pour fonction de sélectionner, de dresser et de fournir des chevaux pour répondre aux besoins de l'armée, aussi bien pour les régiments de cavalerie montée, ce qui semble évident de prime abord, que pour la traction hippomobile, que l'on aurait davantage tendance à oublier.

Les groupes de remonte sont donc des unités à vocation non combattante. Le 8e groupe est pour sa part basé à Tarbes. Je pense que Maurice Maitreau y resta affecté jusqu'en octobre 1917 et c'est sans doute durant cette période que fut prise la photo suivante.

Groupe de cavaliers, Maurice Maitreau au centre
Archives personnelles

Enfin détaché comme agriculteur

En octobre 1917, changement d'affectation : voilà mon grand-père "détaché comme agriculteur à Lons catégorie A" et relevant désormais du 18e régiment d'infanterie ! Retour vers un site très intéressant, qui m'avait déjà permis de me faire une idée plus précise des classes mobilisables, Le Parcours du combattant de la guerre 1914-1918.

Il s'agit cette fois de résoudre la pénurie de main-d'œuvre agricole consécutive à la mobilisation en masse. C'est l'objet d'une circulaire du ministère de la Guerre, datée du 12 janvier 1917. Elle autorise le détachement des agriculteurs des classes 1888 et 1889 : ils ne sont plus en campagne contre l'Allemagne, mais militaires travaillant aux champs.

La catégorie A concerne les propriétaires exploitants, les fermiers et les métayers ; la catégorie B les ouvriers agricoles, ainsi que les agriculteurs des régions envahies. Les premiers doivent un temps de travail hebdomadaire à la communauté, inversement proportionnel au nombre d'hectares de la propriété, les seconds sont affectés à une commune ou à une exploitation.

Comment mon grand-père greffier s'est-il retrouvé détaché agricole catégorie A ? Mystère ! Même si ma mère me parlait de la ferme de Labourie, située sur la commune de Lons, et du petit vacher qui lui avait tressé un panier lorsqu'elle était enfant, même si une carte postale d'avant-guerre comporte cette adresse… Encore des recherches en perspective.

Cette situation ne dura guère et Maurice Maitreau fut finalement mis en sursis d'appel illimité en mai 1918, alors qu'il avait quarante-huit ans. Il reprit son activité de greffier à Oloron.

Je conclurai en disant que, trompée par les sempiternelles images de tranchées et de combats en première ligne, je n'avais pas imaginé les autres activités (administration, intendance, approvisionnement…), moins glorieuses sans doute, mais tout aussi nécessaires à la conduite de la guerre. C'est de cette façon que mon grand-père accomplit son devoir de soldat.