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lundi 15 octobre 2018

Curiosité, quand tu nous tiens

Nous sommes à Pau, lors du recensement de 1841. Rue de la Halle[1], une famille parmi d'autres : Jean Adema, négociant de cinquante-quatre ans, son épouse Honorine Adema sans indication d'âge, leurs deux fils, Henri dix-neuf ans et Frédéric quinze ans, enfin une domestique qui répond au doux nom de Clère Lopépé. Cela ne s'invente pas !

Le patronyme m'étant familier[2], j'effectue quelques recherches dans les registres palois pour identifier tout ce joli monde. Rapidement, je trouve plusieurs actes qui me permettent d'en apprendre davantage sur leur compte :
  • Le mariage entre Jean Adema, négociant, "fils légitime et majeur de feu M. Jean de Paul (sic) Adema, boulanger, et de Jeanne Fourcade dite Gaillet", et Anne Heff, fille d'un marchand confiseur, en février 1820,
  • La naissance de Jean Henry le 24 février 1821, qui avait donc à peu de chose près dix-neuf ans lors du recensement de 1841,
  • La naissance de Pierre Frédérik (sic) le 6 mars 1826, qui avait donc quinze ans lors de ce fameux recensement.
On notera au passage que l'épouse de notre négociant se prénomme Anne et non pas Honorine, mais les Béarnais m'ont habituée à ce genre de fantaisie. Les appellations d'usage n'ont parfois aucun lien avec les prénoms enregistrés à l'état civil.

La suite me réserve quelques surprises. Le 25 avril 1850, Jean Adema et son épouse, munis d'une procuration établie par Maître Duhalde et son collègue, notaires à Bayonne, se présentent devant Sébastien Langlès, adjoint au maire de Pau. Ils apportent des documents, notamment la traduction certifiée conforme d'un texte rédigé en espagnol, duquel il ressort que leur fils aîné, Jean Henry Adema, a épousé à Pampelune (Espagne) doña Serapia Dutel, le 25 février précédent. Le tout sera intégralement transcrit dans le registre des mariages.

Le document en question valide au passage le fait que Anne Heff et Honorine Adema ne sont bien qu'une seule et même personne.

À la date de son mariage, Jean Henry Adema est chirurgien sous-aide à l'hôpital militaire de Bayonne. La transcription évoque divers éléments : une dispense papale pour consanguinité du deuxième au troisième degré, la confession des futurs conjoints préalable à la cérémonie religieuse, le consentement des pères respectifs des futurs époux, une permission de mariage émanant du ministre secrétaire d'état à la guerre et datée du 21 novembre 1849. Il y est également fait état d'un passage des ambulances de l'Algérie à l'hôpital militaire de Bayonne.

Un détour par Geneanet m'oriente vers la base Léonore. Jean Henry, rebaptisé Jean Baptiste Henry Adema dans le dossier qui le concerne, a été nommé chevalier de la Légion d'honneur le 23 septembre 1858. J'apprends au passage qu'il fut un temps maire de Biarritz.

Le dossier ne comprend que quatre minces feuillets, dont un courrier adressé à la Chancellerie, daté du 18 juillet 1878, à en-tête du Docteur H. Adéma, inspecteur adjoint des Bains à Biarritz. La lettre est accompagnée de la liste des ordres étrangers dont il est titulaire :
  • Chevalier de l'Ordre de Léopold de Belgique, en date du 27 septembre 1859,
  • Chevalier de la Couronne royale de Prusse, en date du 2 mai 1868,
  • Chevalier de l'Ordre de Charles III d'Espagne, en date du 30 août 1869,
  • Commandeur de l'Ordre d'Isabelle la Catholique, en date du 3 mai 1875.
Il serait intéressant de savoir dans quelles circonstances ces décorations lui ont été conférées.

Une incursion dans les registres de l'état civil de Biarritz me permet de vérifier que notre homme a bien été maire de cette commune pour une période allant de 1857 à 1861. Si vous tapez son nom sur votre navigateur favori, vous constaterez d'ailleurs que Jean Henri Adema (ainsi orthographié) a aujourd'hui une rue dans la station balnéaire de la Côte basque, mise à la mode par l'impératrice Eugénie.


Tout ceci collecté en quelques heures de recherche, sans même sortir de chez moi. Quelques points restent néanmoins à éclaircir, dont celui-ci : le dossier de la Légion d'honneur indique que notre homme est décédé le 8 janvier 1889, sans autre précision, notamment de lieu. Rien sur Filae ni dans les registres de Biarritz ou de Pau qui permette de valider cette affirmation.

Les quelques arbres mis en ligne sur Geneanet indiquent, quant à eux, une information sensiblement différente : le 14 septembre 1914, à Biarritz, à l'âge canonique de 93 ans. Les registres correspondants ne sont pas encore disponibles en ligne, mais les tables décennales, en piteux état mais néanmoins lisibles, mentionnent bien un Adema Jn Bte Henri à la date du 14 septembre 1914… Le site des cimetières de France[3], qui permet de localiser les tombes d'un certain nombre de défunts, reste muet sur le sujet.

Lui et moi descendons tous deux du couple formé par Jean Adema et Bertrande Artigues, à Cassagnabère au tout début du XVIIIe siècle, évoqué dans un précédent billet.




[1] Aujourd'hui rue du Maréchal-Foch.

[2] Voir le billet publié le 8 octobre dernier à l'adresse suivante http://degresdeparente.blogspot.com/2018/10/adema-oui-mais-lequel.html

lundi 5 juin 2017

Un citoyen pas si ordinaire

L'étude de la branche Déodat m'a conduite à m'intéresser à la famille Loumède, installée de longue date à Nay et avec laquelle elle semble avoir tissé de nombreux liens. Elle fait également partie de mes ancêtres. L'occasion de découvrir quelques pépites !

Des artisans tourneurs

Comme ce Guillaume Loumède, tourneur de chaises, par exemple. Marié une première fois avant 1755 avec Anne Puyo qui lui donne au moins sept enfants, il épouse trente-cinq ans plus tard, en mai 1789, une jeune veuve, Marie Sarrat. Neuf mois auparavant leur était né un petit Pierre, que Guillaume avait reconnu, mais qui n'avait vécu que trois semaines à peine.

Plusieurs enfants sont issus de cette union tardive. Dont un autre Pierre, né en octobre 1789, moins de cinq mois après le mariage. À première vue, un personnage qui n'attire pas l'attention. Il est tourneur, comme son père. Il épouse à vingt-sept ans, en février 1817, une jeune femme qui a trois ans de moins que lui. Surviennent les naissances, au rythme d'une tous les deux ans environ. Bref, rien que de très classique… jusqu'à cette mention que je lis dans l'acte de naissance de son fils Dominique en novembre 1830 :

"… est comparu Pierre Loumède, chevalier de la Légion d'honneur, âgé de quarante et un ans, domicilié à Nay…"

Un modeste artisan chevalier de la Légion d'honneur ? Voilà qui mérite des recherches plus approfondies. Un petit tour dans la base Léonore s'impose.

Soldat de l'Empereur

Le dossier comporte une vingtaine de pages, états de services, extrait d'acte de naissance, pièces administratives diverses, de quoi satisfaire ma curiosité.

Notre homme a participé aux campagnes napoléoniennes, non pas les plus glorieuses ni les plus connues, mais celles qui précèdent de peu la première abdication de l'Empereur, lorsque les Autrichiens, les Prussiens et les Russes étaient à quelques dizaines de lieues de Paris. Enrôlé sous les drapeaux comme simple soldat en mars 1813, Pierre est caporal en janvier 1814, puis sergent un mois plus tard. Promotion rapide, dans l'esprit du temps.

Portrait de Napoléon, Musée de l'Armée
Hôtel national des Invalides

Il participe à la campagne de France de 1814, est blessé deux fois à quelques jours d'intervalle, fait prisonnier à Nogent-sur-Seine le 14 mars et rentré trois semaines plus tard, le 8 avril.

Pierre était voltigeur au 36e régiment d'infanterie de ligne, dans la Grande Armée.

Le 1er septembre 1814, durant la Première Restauration, un 35e régiment d'infanterie de ligne est constitué à partir du 36e, du 142e et d'un bataillon de voltigeurs de la Garde impériale. Pierre, qui figure dans les effectifs jusqu'au 1er octobre 1815, fait désormais partie de l'Armée de la Loire.

Chevalier de la Légion d'honneur

Si je comprends bien le contenu de son dossier, notre homme a donc été promu chevalier de la Légion d'honneur en 1818, avec effet rétroactif à compter du 17 mars 1815. Selon le document qu'il signe le 8 juillet 1818, alors qu'il a regagné sa ville natale au pied des Pyrénées et qu'il s'y est marié, il prête d'ailleurs serment de fidélité au Roi : Louis XVIII avait conservé l'institution créée par Napoléon, en la rebaptisant Ordre royal.

Mais l'affaire se complique. Le 10 avril 1824, Pierre Loumède adresse une missive à son Excellence le Grand Chancelier de l'Ordre royal de la Légion d'honneur, pour réclamer son traitement des années 1820, 1822 et 1823. À l'époque, les chevaliers percevaient 250 francs par an, les officiers 1 000 francs, les commandants 2 000 francs et les grands officiers 5 000 francs. Des montants non négligeables, on s'en doute.

Lettre de Pierre Loumède au Grand Chancelier
Source Léonore LH/1666/53

Pierre tente d'apitoyer la Chancellerie, en arguant respectueusement du fait qu'il n'a pas d'autres ressources et qu'il est père d'une nombreuse famille.

Pierre ou Jean ?

Le hic dans cette affaire, c'est qu'il semble y avoir une certaine confusion entre deux Loumède, Pierre et Jean ! Ce qui déclenche une enquête de la Chancellerie : qui doit porter la décoration et, surtout, qui doit percevoir le traitement ? Elle va durer deux ans, avec échange de courriers, demandes de pièces…

Allons jeter un œil aux registres de contrôle des troupes disponibles en ligne, que je n'avais pas eu l'occasion de consulter jusqu'ici. Effectivement, notre militaire y est inscrit sous le prénom de Jean, né en 1793. Mais les documents figurant dans le dossier de la Légion d'honneur sont formels : c'est bien Pierre qui a servi sous les drapeaux et qui a été nommé chevalier, c'est à lui que sera versée la pension correspondante et c'est à ses héritiers que seront réglés les arrérages, après son décès le 1er décembre 1843.

Or Pierre Loumède, né le 6 octobre 1789, avait bien un frère prénommé Jean, né le 6 mai 1793, vivant et en âge d'être incorporé à l'armée en 1813. Alors il me vient une idée folle : et si Pierre avait pris la place de son frère Jean lors de la conscription ? Comment savoir ?


Je n'imaginais pas, en collectant les actes d'état civil de la famille Loumède, y découvrir un tel imbroglio !

lundi 7 mars 2016

Des pistes à explorer

En janvier dernier, j'ai profité d'une journée ensoleillée pour aller photographier la tombe du sculpteur Alexandre Falguière (1831-1900) au cimetière du Père Lachaise. Pourquoi, me direz-vous ? parce que ma marraine y est enterrée au côté de son mari, le commandant Falguière, chef d'escadron au 4e hussards, officier de la Légion d'honneur, Croix de guerre et, accessoirement, fils du sculpteur.

Tombe Falguière au cimetière du Père Lachaise
Collection personnelle

Si j'ai bien connu cette dame qui aimait à raconter qu'elle avait le même âge que la Tour Eiffel, je savais peu de choses sur son époux, décédé en décembre 1925, à l'âge de cinquante ans, laissant une jeune veuve avec quatre enfants en bas âge. L'un d'eux épousera la plus jeune sœur de ma mère vingt ans plus tard, nouant ainsi des liens entre nos deux familles.

Poussée par la curiosité, j'ai donc entamé des recherches généalogiques sur le sculpteur et sur sa descendance, aidée en cela par les dossiers numérisés de la Légion d'honneur, accessibles sur la base Léonore. Une excellente porte d'entrée pour des recherches plus approfondies.

Je m'arrête aujourd'hui sur le mariage de Maurice Alexandre Falguière et d'Yvonne Guéroult. Outre le fait qu'il fut célébré le 7 novembre 1918, quatre jours avant l'armistice de la Première Guerre mondiale, il est également remarquable en raison des témoins qui apposent leur signature au bas de l'acte. Jugez plutôt.

Henri Blacque-Bélair, tout d'abord. À l'époque général de brigade, officier de la Légion d'honneur, il fut écuyer en chef de l'Ecole de cavalerie de Saumur, le fameux Cadre noir, de 1909 à 1914. Il rédigea plusieurs ouvrages sur l'art équestre, dont en 1912 Réponses au questionnaire d'équitation de l'école de cavalerie, principes et directives classiques(1). Je parcours la dédicace et j'y retrouve le nom du lieutenant Falguière, parmi les écuyers qui ont servi sous ses ordres.

André Barbet-Massin, ensuite. Chef de bataillon d'infanterie à l'état-major d'un corps d'armée, chevalier de la Légion d'honneur. En 1917, il était au service de l'état-major du 5e corps d'armée, tout comme le capitaine Falguière.

Manifestement, ces deux militaires sont donc les témoins du mari. J'ai tendance à penser que les deux autres sont les témoins de l'épouse. Sur Anne Marie Doré Graslin, propriétaire à Nantes, je n'ai pas d'information particulière. Yvonne Guéroult était bretonne, au moins par sa mère, mais je n'ouvrirai pas ici un débat sur le fait de savoir si la ville de Nantes est ou non rattachée à la Bretagne.

Passons au dernier témoin : Emile Fabre, quarante-cinq ans, administrateur général de la Comédie française(2)officier de la Légion d'honneur à l'époque du mariage. Il accèdera au grade de commandeur en septembre 1920 et son dossier en ligne sur la base Léonore ne comprend pas moins de trente-neuf pages ! En le feuilletant, je constate que sa nomination au grade de chevalier en 1904 rencontra une réticence certaine, car je tombe sur un document portant le tampon de la Grande Chancellerie où figurent ces quelques lignes : "Renseignements Emile Fabre, Mœurs privées douteuses, Honorabilité nulle avec les femmes, Le rouge n'est pas sa couleur" !

Portrait d'Emile Fabre en 1917
Source Wikimedia Commons

Mais voyons cela de plus près. Emile Fabre (1869-1955) est d'abord connu comme auteur dramatique et comme metteur en scène, partisan du Théâtre-Libre. Nommé administrateur général de la Comédie française en décembre 1915 pour la durée de la guerre, il restera finalement en poste jusqu'en 1936.

Dans le dossier fourni à l'appui du projet de nomination au grade de commandeur en 1920, je trouve la liste des pièces qu'il a écrites et à la rubrique "Détails sur les services extraordinaires rendus par le candidat" un long paragraphe sur le théâtre aux armées. Emile Fabre en est le fondateur et, à ce titre, aurait donné plus de 1 200 représentations sur le front. Tiens, tiens ! Voilà qui accréditerait ce que je prenais jusqu'à présent plus ou moins pour une légende familiale : ma marraine aurait fait du théâtre et elle aurait peut-être même figuré dans certains films du temps du cinéma muet ! Si elle a sollicité Emile Fabre pour être témoin à son mariage, c'est sans aucun doute qu'elle le connaissait bien et peut-être qu'elle l'avait côtoyé professionnellement parlant.

Je me demande même dans quelle mesure elle n'a pas rencontré son futur mari à cette occasion ? Pour en savoir davantage, il me faudrait au moins deux éléments : quel était le nom de théâtre d'Yvonne Guéroult et où trouver des informations sur les représentations du théâtre aux armées durant la Grande Guerre. Si vous avez des pistes à me proposer…



(1) Henri Blacque-Bélair, Réponses au questionnaire d'équitation de l'école de cavalerie, principes et directives classiques, J. B. Robert, libraire éditeur 46, rue d'Orléans, Saumur 1912, disponible sur le site du fonds ancien des bibliothèques équestres de Saumur.

(2) L'administrateur général de la Comédie française décide notamment de la programmation des pièces, avec l'assistance d'un comité de lecture.

lundi 24 novembre 2014

Le quatrième témoin

Rappelez-vous : c'était en juin dernier, à l'occasion du challenge AZ et, dans le billet intitulé  W commeWho's who, j'évoquais les quatre témoins du mariage de mes grands-parents maternels, le 22 novembre 1900, à la mairie de Pau.

J'avais identifié les trois premiers sans trop de difficulté, mais le quatrième, "Simon Théodore Conu, âgé de cinquante-neuf ans, Directeur des Postes et Télégraphes, domicilié à Montauban" m'avait laissée perplexe.

Jusqu'à ce que j'aie l'idée de lancer une recherche sur le site de Geneanet. Rien de positif dans les arbres en ligne, mais une piste sous l'onglet Ressources externes, qui pointe vers un dossier de la Légion d'honneur. Et me voilà partie pour de nouvelles découvertes !

Le dossier de Simon Connu, sur le site de la Légion d'honneur


Le dossier de la Légion d'honneur


Il comporte treize pages et, dès la première, je comprends que j'ai fait mouche :
"Connu Simon
Directeur des Postes et Télégraphes en retraite
né le 12 mai 1841 à Nay
a été nommé Chevalier de la Légion d'honneur
par décret du 13 juillet 1905 rendu sur le rapport
du Grand Chancelier
pour prendre rang du m. j."

Même nom sinon même orthographe, même prénom, même profession et une date de naissance parfaitement cohérente avec l'âge indiqué dans l'acte de mariage de mes grands-parents. Me voici en outre en possession d'indications précises pour rechercher l'acte de naissance dans les registres en ligne de la ville de Nay (prononcer Naille).

Je parcours rapidement les autres pièces du dossier, notamment un document à en-tête du Ministère du Commerce, de l'Industrie, des Postes et Télégraphes, Sous-Secrétariat d'Etat des Postes et Télégraphes, qui retrace toute la carrière de notre homme.

Simon Connu a modestement débuté comme employé surnuméraire à Paris en juin 1864, avant d'être envoyé à Belle-Île-en-Mer. Il n'est apparemment rémunéré qu'à partir du 1er novembre 1865, lorsqu'il devient employé de 5e classe, avec un traitement de 1 400 francs par an. Au fil des ans et des mutations, il gravit les échelons de l'administration et découvre d'autres horizons : Le Croisic (à l'époque Loire inférieure), Chateaubriand (même département), Limoges (Haute-Vienne), Cauterets (Hautes-Pyrénées), Bordeaux (Gironde), Les Eaux-Bonnes (à l'époque Basses-Pyrénées), Toulon (Var)…

En février 1872, il est nommé à Paris et en juillet de la même année, il devient employé de 3e classe, avec un traitement annuel de 1 800 francs. Jusqu'en 1879, il sera tantôt  affecté à la Poste centrale parisienne, tantôt à la Chambre des Députés, qui siège alors à Versailles. Entretemps, il a continué à gravir les échelons : employé de 2e puis de 1ère classe et enfin commis principal.

En juin 1885, sa carrière prend un tour nouveau lorsqu'il est mis à la disposition du Ministère de la Marine et des Colonies, et envoyé au Tonkin comme contrôleur technique. Il a alors quarante-quatre ans et bénéficie d'un traitement annuel de 3 500 francs, puis de 4 000 francs deux ans plus tard. En 1889, il revient en métropole avec quelques décorations : l'Ordre du Dragon de l'Annam, l'Ordre du Cambodge et une improbable médaille commémorative de l'expédition de Chine, que le rédacteur a dû confondre avec la médaille commémorative de l'expédition du Tonkin !

Simon Connu terminera sa carrière à Montauban (Tarn-et-Garonne), d'abord comme inspecteur des services techniques, puis enfin comme directeur et fera valoir ses droits à la retraite en novembre 1901, à l'âge de soixante ans. Ouf !

Le dossier comprend également un courrier signé du Préfet des Basses-Pyrénées, intitulé "Légion d'honneur, promotion du 2e semestre 1905", dans lequel je relève ce paragraphe : "La longue durée de ses services, la constance de son dévouement à ses fonctions, la correction parfaite de son attitude politique, lui créent des titres particuliers à la haute bienveillance du gouvernement."

Et un peu plus loin : "J'estime que sa nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur serait absolument justifiée. Je suis, en tous cas, assuré qu'elle serait accueillie dans la région avec une sympathie unanime."

Langue de bois, vous avez dit langue de bois ? … même si je ne mets pas en doute la valeur de la personne, bien entendu.

Bref, notre homme mérite la rosette. Il sera décoré par le maire de Nay, dont il est alors l'adjoint, ce qui semble accréditer le fait qu'il soit rentré au bercail après une carrière itinérante. Quelques jours plus tard, il adresse une lettre au Grand Chancelier pour exprimer sa gratitude, courrier accompagné d'un extrait de son acte de naissance (qui va me permettre d'en savoir davantage) et d'un récépissé de versement de 37 francs à la Caisse du Trésorier Payeur général à Pau, pour prix de la décoration.


La famille de Simon Connu


L'acte de naissance de Simon indique qu'il est le fils de Pierre Connu, cabaretier de trente-deux ans, et d'une certaine Anne Déodat : je me lance à la recherche de l'acte de mariage des parents, avec d'autant plus de zèle que ce patronyme de Déodat m'est déjà familier.

Copie de l'acte de naissance
figurant dans le dossier de la Légion d'honneur

Bingo ! Le mariage a été célébré à Nay le 28 août 1833. Et là, nouvelle surprise : Pierre Connu est un enfant de l'hospice (j'y reviendrai dans un autre billet) et son épouse, prénommée Catherine et non pas Anne, est la fille de Jean Déodat et de Jeanne Bourret, mes Sosa 58 et 59 ! Le couple, qui a eu sept enfants, manquait sans doute d'imagination : trois de leurs filles se prénomment Catherine. Heureusement, à cette époque les dates de naissance sont indiquées dans les actes de mariage : l'épouse de Pierre Connu est née le 1er avril 1812, pas de risque de la confondre donc avec sa sœur née en 1809 ni avec celle née en 1818.

La plus jeune sœur de Catherine, Jeanne, née le 1er août 1819, épousera Gabriel Fourcade et aura pour fils Théodore, le père de ma grand-mère Julia. Vous suivez ? Simon Connu et Théodore Fourcade étaient tout simplement cousins germains. D'où la présence de Simon au mariage de ma grand-mère.

L'énigme du quatrième témoin est résolue.

Le cousinage entre Simon Connu et Théodore Fourcade

Quelques points resteraient néanmoins à éclaircir, si je voulais être exhaustive. S'est-il marié et a-t-il eu des enfants ? Difficile de le dire, ses affectations successives en divers points de l'hexagone et en Indochine compliquent quelque peu les recherches. Quand et où est-il décédé ? La première page de son dossier de la Légion d'honneur comporte cette simple mention, qui me laisse rêveuse : "Date du décès : centenaire", ce qui nous mènerait aux années 1940…

lundi 11 novembre 2013

Mieux que la légende familiale


De façon tout à fait logique, le généathème de ce mois de novembre a trait à la Première Guerre mondiale, mais, curieusement, aucun de mes ancêtres directs n'a été engagé dans ce conflit si meurtrier.

Mon grand-père paternel, né en 1865 et classé dans les services auxiliaires en 1888 pour faiblesse de constitution, était libéré de ses obligations militaires depuis 1911. Mon grand-père maternel, né en 1869, avait déjà près de quarante-cinq ans et quatre enfants lors de la mobilisation générale : il devait sans doute faire partie de la réserve de l'armée territoriale, à plusieurs centaines de kilomètres de la ligne de front. Tout cela me paraît cohérent.

Voyons maintenant les branches collatérales : Frédéric Chancé n'avait ni frère ni soeur, son épouse non plus. Maurice Maitreau avait bien une soeur, mariée, mais l'époux de celle-ci approchait de la cinquantaine lors de la déclaration de guerre.

Reste ma grand-mère Julia : sur ses quatre frères, trois se sont sans doute retrouvés sous les drapeaux, compte tenu de leurs âges respectifs. Je possède d'ailleurs une photo où les deux premiers, Joseph et Jean, sont en uniforme ; il faudra que je consulte leurs registres matricules, lorsque j'irai aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques (à 800 km tout de même de mon camp de base). En attendant, je peux déjà dire qu'ils sont passés de vie à trépas beaucoup plus tard, après la Seconde Guerre mondiale.

Joseph et Jean Fourcade sous l'uniforme, Archives personnelles

C'est pourquoi j'ai choisi de vous parler aujourd'hui d'Henri Horment, un grand-oncle de mes cousines paloises. Plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, je crois bien qu'une de mes tantes fut un temps amoureuse de lui. Ensuite, j'ai passé tout un été de mon enfance dans le château où il était né. Je garde d'ailleurs un merveilleux souvenir de sa plus jeune sœur, la grand-mère de mes cousines, qui avait le bonheur d'y habiter et qui s'occupa de moi avec tendresse. Enfin, un de ses frères, notaire, a rédigé le contrat de mariage de mes parents. Bref, Henri Horment fait presque partie de la famille !

Château de Féas, Archives personnelles
Un seul hic, les témoignages que j'avais recueillis jusqu'ici sur son compte n'étaient pas concordants : ma mère en parlait comme d'un héros de l'aviation, évoquant à son sujet l'escadrille des Cigognes(1), alors que mes cousines affirmaient qu'il était avant tout un excellent cavalier et qu'il écumait tous les concours hippiques de France et de Navarre. Qui croire ?

J'ai donc sollicité Internet et trouvé réponse à ma question, au-delà de ce que j'imaginais. Jugez plutôt.

Le lieutenant Henri Horment a trente et un ans lorsqu'éclate la guerre en août 1914. Il est alors chef d'escadron au 7e hussards et, selon le journal de marche de son régiment, il est blessé dès le 12 août, lors d'une opération de reconnaissance dans la région de Nomény (Meurthe-et-Moselle). Je n'ai guère plus d'informations sur cette période, mais je constate qu'il est nommé au grade de chevalier de la Légion d'honneur le 3 janvier 1915.

Première page du dossier Henri Horment sur le site Leonore

Il réapparaît, dans l'aviation cette fois-ci, en août de la même année, à la tête de l'escadrille MF 62, dotée de biplans Maurice Farman. Il a passé dans l'intervalle le brevet de pilote militaire et va s'illustrer dans ses nouvelles fonctions. L'emblème de l'escadrille n'est pas la cigogne, comme le pensait ma mère, mais le coq gaulois, symbole d'un esprit combatif.

Biplan Maurice Farman MF 11, source Wikimedias Commons

Au cours du premier semestre 1916, l'escadrille reçoit de nouveaux modèles d'avion, des Nieuport, pour assurer la couverture des missions de reconnaissance et d'observation : elle prend logiquement le nom de N 62. J'ignore quand a eu lieu sa promotion, mais c'est sous le grade de capitaine qu'Henri Horment est grièvement blessé au cou et à la poitrine lors d'une patrouille, le 17 juillet 1916. Il ne reprendra le commandement de l'escadrille que trois mois plus tard.

Je perds ensuite sa trace jusqu'à la fin de la guerre, pour le retrouver… aux Jeux olympiques d'Anvers en 1920. Il a manifestement renoué avec l'équitation, puisqu'il participe au saut d'obstacles par équipes : l'épreuve se déroule le 12 septembre et la France termine quatrième, derrière la Suède, la Belgique et l'Italie. Pas de médaille olympique donc, pour notre cavalier. Mais l'important, disait Pierre de Coubertin…

L'aventure continue jusqu'à ce funeste jour de 1924, où il est, paraît-il, écrasé par son cheval, lors d'un concours hippique à la Roche-sur-Yon. Il décède le 6 juillet 1924, à l'âge de quarante et un ans. Il repose désormais dans le caveau familial, dans un village de la vallée de Barétous, non loin du château où il avait vu le jour. Lorsque j'étais enfant, j'avais pu admirer sur les portes des écuries les plaques de métal, preuves de ses innombrables victoires en concours hippique. Que sont-elles devenues aujourd'hui ?

Et quelle ne fut pas ma surprise, en fouillant dans les arcanes d'Internet à la recherche de plus amples informations, de tomber sur un site qui recense les albums d'images publicitaires. Figurez-vous que l'entreprise Félix Potin(2) lança plusieurs collections de ce genre. La troisième, intitulée 510 célébrités contemporaines, diffusée à partir de 1922, comporte page 31 une photo d'Henri Horment (rubrique Sports, hippisme, France).

Voici éclaircie une légende familiale : ma mère et ma cousine détenaient chacune une part de vérité, il a suffi de consulter quelques sources pour assembler les différentes pièces du puzzle.


Sources

Base SGA/Mémoire des hommes, Première Guerre mondiale, Journaux des unités, journal de marche des 7e hussards, 2 août 1914-10 juin 1915

Base SGA/ Mémoire des hommes, Première Guerre mondiale, Personnel de l'aéronautique militaire

Base Leonore, dossier LH/1308/45

Historique du 7e Régiment de hussards pendant la guerre 1914-1918, Imprimerie Berger-Levrault

http://albindenis.free.fr/ site très documenté sur l'aviation militaire de la Première Guerre mondiale

http://imagivore.fr/index.html site dédié aux albums d'images publicitaires



(1) Sans doute la plus célèbre unité aéronautique française de la Première Guerre mondiale, dans laquelle s'illustra notamment Georges Guynemer.

(2) Enseigne française de distribution, créée par l'épicier du même nom sous le Second Empire, à l'origine du concept de la marque de distributeur.