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lundi 7 mars 2016

Des pistes à explorer

En janvier dernier, j'ai profité d'une journée ensoleillée pour aller photographier la tombe du sculpteur Alexandre Falguière (1831-1900) au cimetière du Père Lachaise. Pourquoi, me direz-vous ? parce que ma marraine y est enterrée au côté de son mari, le commandant Falguière, chef d'escadron au 4e hussards, officier de la Légion d'honneur, Croix de guerre et, accessoirement, fils du sculpteur.

Tombe Falguière au cimetière du Père Lachaise
Collection personnelle

Si j'ai bien connu cette dame qui aimait à raconter qu'elle avait le même âge que la Tour Eiffel, je savais peu de choses sur son époux, décédé en décembre 1925, à l'âge de cinquante ans, laissant une jeune veuve avec quatre enfants en bas âge. L'un d'eux épousera la plus jeune sœur de ma mère vingt ans plus tard, nouant ainsi des liens entre nos deux familles.

Poussée par la curiosité, j'ai donc entamé des recherches généalogiques sur le sculpteur et sur sa descendance, aidée en cela par les dossiers numérisés de la Légion d'honneur, accessibles sur la base Léonore. Une excellente porte d'entrée pour des recherches plus approfondies.

Je m'arrête aujourd'hui sur le mariage de Maurice Alexandre Falguière et d'Yvonne Guéroult. Outre le fait qu'il fut célébré le 7 novembre 1918, quatre jours avant l'armistice de la Première Guerre mondiale, il est également remarquable en raison des témoins qui apposent leur signature au bas de l'acte. Jugez plutôt.

Henri Blacque-Bélair, tout d'abord. À l'époque général de brigade, officier de la Légion d'honneur, il fut écuyer en chef de l'Ecole de cavalerie de Saumur, le fameux Cadre noir, de 1909 à 1914. Il rédigea plusieurs ouvrages sur l'art équestre, dont en 1912 Réponses au questionnaire d'équitation de l'école de cavalerie, principes et directives classiques(1). Je parcours la dédicace et j'y retrouve le nom du lieutenant Falguière, parmi les écuyers qui ont servi sous ses ordres.

André Barbet-Massin, ensuite. Chef de bataillon d'infanterie à l'état-major d'un corps d'armée, chevalier de la Légion d'honneur. En 1917, il était au service de l'état-major du 5e corps d'armée, tout comme le capitaine Falguière.

Manifestement, ces deux militaires sont donc les témoins du mari. J'ai tendance à penser que les deux autres sont les témoins de l'épouse. Sur Anne Marie Doré Graslin, propriétaire à Nantes, je n'ai pas d'information particulière. Yvonne Guéroult était bretonne, au moins par sa mère, mais je n'ouvrirai pas ici un débat sur le fait de savoir si la ville de Nantes est ou non rattachée à la Bretagne.

Passons au dernier témoin : Emile Fabre, quarante-cinq ans, administrateur général de la Comédie française(2)officier de la Légion d'honneur à l'époque du mariage. Il accèdera au grade de commandeur en septembre 1920 et son dossier en ligne sur la base Léonore ne comprend pas moins de trente-neuf pages ! En le feuilletant, je constate que sa nomination au grade de chevalier en 1904 rencontra une réticence certaine, car je tombe sur un document portant le tampon de la Grande Chancellerie où figurent ces quelques lignes : "Renseignements Emile Fabre, Mœurs privées douteuses, Honorabilité nulle avec les femmes, Le rouge n'est pas sa couleur" !

Portrait d'Emile Fabre en 1917
Source Wikimedia Commons

Mais voyons cela de plus près. Emile Fabre (1869-1955) est d'abord connu comme auteur dramatique et comme metteur en scène, partisan du Théâtre-Libre. Nommé administrateur général de la Comédie française en décembre 1915 pour la durée de la guerre, il restera finalement en poste jusqu'en 1936.

Dans le dossier fourni à l'appui du projet de nomination au grade de commandeur en 1920, je trouve la liste des pièces qu'il a écrites et à la rubrique "Détails sur les services extraordinaires rendus par le candidat" un long paragraphe sur le théâtre aux armées. Emile Fabre en est le fondateur et, à ce titre, aurait donné plus de 1 200 représentations sur le front. Tiens, tiens ! Voilà qui accréditerait ce que je prenais jusqu'à présent plus ou moins pour une légende familiale : ma marraine aurait fait du théâtre et elle aurait peut-être même figuré dans certains films du temps du cinéma muet ! Si elle a sollicité Emile Fabre pour être témoin à son mariage, c'est sans aucun doute qu'elle le connaissait bien et peut-être qu'elle l'avait côtoyé professionnellement parlant.

Je me demande même dans quelle mesure elle n'a pas rencontré son futur mari à cette occasion ? Pour en savoir davantage, il me faudrait au moins deux éléments : quel était le nom de théâtre d'Yvonne Guéroult et où trouver des informations sur les représentations du théâtre aux armées durant la Grande Guerre. Si vous avez des pistes à me proposer…



(1) Henri Blacque-Bélair, Réponses au questionnaire d'équitation de l'école de cavalerie, principes et directives classiques, J. B. Robert, libraire éditeur 46, rue d'Orléans, Saumur 1912, disponible sur le site du fonds ancien des bibliothèques équestres de Saumur.

(2) L'administrateur général de la Comédie française décide notamment de la programmation des pièces, avec l'assistance d'un comité de lecture.

lundi 13 avril 2015

Du côté des célébrités

Dans les archives secrètes de la police : sur le comptoir du libraire, le livre(1), sous-titré Quatre siècles d'Histoire, de crimes et de faits divers, m'a attiré l'œil. Paru en format de poche chez Folio, il comprend trois parties, L'argent, Le pouvoir et L'amour, elles-mêmes subdivisées en différents thèmes (le vol, le meurtre, la combine, le crime politique, la subversion, la rue, la prostitution, l'homosexualité et l'adultère). Bref, tout un programme !

Sous la direction de Bruno Fuligni, une équipe d'écrivains, d'historiens, de journalistes et d'experts de tout poil évoque nombre d'affaires qui ont laissé des traces dans les archives de la Préfecture de police de Paris.

Certains épisodes sont fort connus : l'affaire du collier de la reine, celle du courrier de Lyon, Landru, Violette Nozières, le docteur Petiot, la mort suspecte d'Emile Zola, l'assassinat de Jaurès, la bande à Bonnot, l'incendie du Bazar de la Charité, Ferdinand Lop, les amours tumultueuses de Verlaine et de Rimbaud, le crime de l'impasse Ronsin, les démêlés de Colette et de Willy…

Le récit qui m'a néanmoins décidée à acquérir l'ouvrage ne fait que trois pages. Il est intitulé Une épouse bafouée, Mme Falguière contre les "donzelles".

De quoi s'agit-il ? Au cours de l'été 1891, le sculpteur Alexandre Falguière, bientôt soixante ans, s'éprend d'un de ses jeunes modèles féminins, au grand dam de son épouse qui adresse deux missives au Préfet de police. Celle-ci craint que le mari volage ne dilapide l'argent du ménage avec la jeune femme et sa sœur. Tout semble cependant rentrer dans l'ordre en quelques jours, sans que l'on sache vraiment la nature de l'intervention policière.

Alexandre Falguière, autoportrait
Source Wikimedia Commons

Mais vous ne connaissez peut-être pas Alexandre Falguière ? Laissez-moi vous conter une partie de son histoire. C'est un sculpteur et, de façon plus occasionnelle, un peintre, élève du sculpteur Carrier-Belleuse. Il obtint un grand prix de Rome de sculpture en 1859, devint  à son tour professeur à l'Ecole des Beaux-Arts et fut membre de l'Institut. Parmi ses élèves, le plus connu fut sans conteste Antoine Bourdelle.

Pour se faire une idée de son œuvre, après avoir admiré le Balzac assis sur son banc au carrefour de l'avenue de Friedland et de la rue Balzac, passez sur la rive gauche et faites un tour au musée d'Orsay. Vous y trouverez dans l'allée centrale Le vainqueur au combat de coqs (en bronze) et le Tarcisius, martyr chrétien (en marbre). Sans oublier la gigantesque statue en fonte sur le parvis du musée, qui figure L'Asie, au milieu des autres continents, bizarrement au nombre de six, l'Amérique du nord et l'Amérique du sud ayant chacune droit à leur propre effigie.

Je pourrais également évoquer les allégories L'Épargne et Le Travail, au fronton des grands magasins Dufayel, dans le 18e arrondissement, mais je ne suis pas sûre qu'elles aient survécu aux transformations de l'immeuble jusqu'à nos jours. Il existe bien sûr d'autres œuvres de Falguière à Toulouse, sa ville natale, à Cahors, à Marseille ou à Rouen. Et même à l'étranger, comme une statue de Lafayette à Washington ou une autre à la gloire de Gambetta à Saigon (monument aujourd'hui disparu, semble-t-il). Un sculpteur prolifique, donc, qui bénéficia de nombreuses commandes publiques.

Je retiendrai pour ma part une Diane chasseresse posée en équilibre instable sur un radiateur, dans l'appartement de Mamanbelle, et un autoportrait grand format de l'artiste dans des teintes sombres, qui occupait tout un panneau de son salon, à gauche de la cheminée. Ici, brève séquence nostalgie… Mamanbelle, c'est ainsi que j'appelais ma marraine, Yvonne Falguière.

J'ajouterai qu'Alexandre Falguière a une rue, une place et une station de métro à son nom à Paris, ce qui m'impressionnait beaucoup quand j'étais enfant ! Pourquoi ? parce que c'était aussi le patronyme d'une de mes tantes. La plus jeune sœur de ma mère, Jacqueline, avait en effet épousé l'un des petits-fils du sculpteur.

Généalogie, nous revoilà. Grâce aux Archives de Paris en ligne et à la base Léonore qui, comme vous le savez certainement, permet d'accéder aux dossiers de la Légion d'honneur, j'ai collecté sans difficulté quelques informations supplémentaires.

Jean Alexandre Joseph Falguière est né le 7 septembre 1831 à Toulouse, où son père était ébéniste. Joseph Falguière et son épouse Marie Anne Boutellié habitaient alors rue Valade, cette rue qui part de la place Saint-Pierre en direction de la basilique Saint-Sernin.

Chevalier de la Légion d'honneur en juin 1870, promu au grade d'officier en octobre 1878 puis à celui de commandeur en octobre 1889, par décret rendu sur rapport du ministre du Commerce, Alexandre Falguière ne dédaignait apparemment pas les honneurs de la République. Le dossier contient un courrier de sa main, où il énumère ses œuvres les plus fameuses.

Blanche Virginie Charlotte Veidie, la dame qui a écrit au Préfet de police, de vingt ans sa cadette, lui a donné deux fils : Maurice Alexandre Alfred, le 17 juillet 1875 (le père de mon oncle par alliance), et Charles Jean Henri, le 17 novembre 1877, tous deux nés au domicile de leurs parents, 68 rue d'Assas, à Paris.

Mais là où l'histoire ne manque pas de sel, c'est qu'Alexandre et Blanche n'étaient pas encore mariés ! Les mentions en marge des actes de naissance sont explicites : les deux garçons, dans un premier temps officiellement reconnus par leurs deux parents le 6 décembre 1884, ont finalement été légitimés par le mariage de ces derniers le 2 août 1892 à Champs-sur-Marne. À peu près un an après les deux lettres adressées par celle qui n'était pas encore officiellement Madame Falguière au Préfet de police, donc.

Alexandre Falguière est décédé le 19 avril 1900 à Paris et sa dépouille repose au cimetière du Père-Lachaise(2). Celle de sa désormais légitime épouse également.




(1) Dans les archives secrètes de la police, Quatre siècles d'Histoire, de crimes et de faits divers, sous la direction de Bruno Fuligni, Gallimard, collection Folio n°5313, 2011, 550 pages

(2) Cimetière du Père Lachaise, 16, rue du Repos 75020 Paris, 4e division, allée montante à droite du Monument aux Morts