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lundi 21 novembre 2016

Sur les chemins de Serendip…

L'histoire commence par un acte de décès. Celui de Marie Joseph Valuche, veuve de François Raimbault, à Champtocé-sur-Loire en 1853 : "Le douze février, à dix heures du matin… sont comparus Luda Laud, cultivateur au Hardas en cette commune, âgé de quarante un ans, gendre de la décédée…"

AD Maine-et-Loire, Champtocé-sur-Loire 1850-1853 vue 138/174 

Je bute sur le nom du déclarant et, comme je ne suis pas sûre d'avoir correctement déchiffré l'écriture de l'officier de l'état civil, je fais un petit tour sur Geneanet. Une première recherche sur le couple Raimbault-Valuche ne m'éclaire en rien. Manifestement, la fratrie n'est pas complète, aucun gendre n'a de nom approchant.

Ne nous décourageons pas et lançons une recherche sur Champtocé, sans indiquer aucun nom. Bien sûr, j'obtiens plus de douze mille résultats, mais en parcourant rapidement la liste… bingo ! à la page 10, le patronyme Luda apparaît. Je suis dirigée vers la fiche d'un certain Laud Luda, mari de Françoise Raimbault qu'il a épousée le 14 novembre 1842 à Bécon-les-Granits.

Il n'y a plus qu'à détricoter l'écheveau. L'acte de mariage indique "Laud Luda, jardinier demeurant à Montjean, né à l'hospice d'Angers le 3 octobre 1811 ainsi qu'il est constaté par son acte de naissance inscrit sur les registres de la commune et ville d'Angers…"

Voyons cela. Le prétendu acte de naissance est en réalité un procès-verbal d'exposition. Le commissaire de police du 3e arrondissement, le sieur Gaspard Pierre Berthault, se présente au bureau de l'état civil : le 30 septembre précédent à 8 heures du soir, un enfant a été "exposé à l'hôpital général, maison de dépôt des enfants de la patrie". Son âge estimé : environ un mois.

Suit une longue description de ses vêtements, dont certains détails m'échappent. Je relève néanmoins une brassière de finette blanche, une chemise garnie de mousseline noire, un mouchoir de coton à fond blanc et barres violettes, un bonnet de finette blanche avec un tour en soie jaune, un béguin garni de mousseline mouchetée… mais pas de marque, ni de billet sur lui.

"Avons inscrit le dit enfant sous les prénom de Laud et nom de Luda". Voilà !

Le prénom de Laud renvoie à une paroisse du même nom dans la ville d'Angers. "L'église, exposée hors de l'enceinte à tous les pillages, était une des plus pauvres de la ville", nous précise Célestin Port dans son Dictionnaire historique. Ma foi, cela convient à un enfant abandonné. Mais le patronyme ? Les mêmes lettres que le prénom, dans un ordre différent : amateur d'anagrammes, le commissaire ?

Je continue mes recherches dans les archives d'Angers disponibles en ligne. La collection départementale comporte les registres de baptêmes des enfants abandonnés entre 1807 et 1840, plus de 11 000 durant cette période. L'examen de la table alphabétique laisse apparaître une prédilection pour des patronymes commençant par la même lettre que le prénom (de façon à faciliter les recherches, si le besoin s'en fait sentir ?).

L'acte de baptême est succinct : "Le deux octobre 1811 a été baptisé Placide nommé à la municipalité Laud Luda né d'hier inconnu." Suivent les noms du parrain, de la marraine, sans doute des employés de l'hôpital, et le nom de l'aumônier. L'enfant n'est manifestement pas né la veille, mais peu importe. Cette imprécision le suivra toute sa vie, il faudra faire avec.

Un mot, au passage, sur l'exposition. C'est le terme employé pour les enfants déposés dans un tour, ce cylindre qui pivote sur un axe de façon à ce que l'ouverture soit tantôt orientée vers la rue, tantôt vers l'hospice, et préserve ainsi l'anonymat de la personne déposante. Officiellement institué par le décret du 19 janvier 1811, le tour existait déjà sous l'Ancien Régime et fut finalement supprimé sous le Second Empire.

Tour d'abandon de l'hôpital de Provins
Source Gallica

Mais revenons à Laud Luda. À trente-et-un ans, il épouse Françoise Raimbault, domestique âgée de trente-neuf ans. La profession de l'épouse explique sans doute ce mariage tardif. J'ignore quand le couple s'installe à Champtocé, où naît leur fils Pierre en 1845 et où décède Françoise en 1869.


Qualifié de jardinier lors de son mariage, Laud Luda devient cultivateur au Hardas, puis laboureur au Petit Verger, puis fermier à la Tidoire avec son fils. Il y décède en octobre 1889, alors qu'il avait soixante-dix-huit ans. Je n'ai pas de lien direct avec lui ; il avait simplement épousé la nièce d'une de mes ancêtres à la septième génération, mais son nom m'a suffisamment intriguée pour que je m'accorde ce détour dans les registres, sur les chemins de Serendip…

lundi 10 octobre 2016

Un enfant trouvé

J'étais à la recherche de l'acte de sépulture de Jehanne Boilledé, l'une de mes ancêtres à la treizième génération (Sosa 6069), dans les registres paroissiaux du Louroux-Béconnais.

Mon point de départ : le mariage de sa fille avec Guillaume Rousseau, le 9 février 1641. Il est indiqué dans l'acte que Renée Briant est la "fille de Jacques Briant et de deffuncte Jehanne Boilledé". Il ne me restait plus qu'à feuilleter le registre des sépultures, en partant de février 1641 et en remontant le temps.

Le volume est de lecture relativement aisée. La mise en page est soignée, avec une marge généreuse, dans laquelle est indiqué le patronyme, une lettrine en tête de chaque acte et la magnifique signature du prêtre, Jean Bourgeoys. Ce dernier ne m'est d'ailleurs pas tout à fait inconnu : il a été confronté à une épidémie de peste qui a ravagé le bourg, à compter de l'été 1638, et a enterré successivement le curé, deux vicaires, un chapelain et un sacristain, sans compter nombre de paroissiens ordinaires(1).

L'occasion d'apprécier au passage quelques patronymes superbement calligraphiés dans leur orthographe de l'époque : Alland, Mengeard, Briseboys, Gauldin, Fourmy, Guillou, Nepveu, Lefrançoys…

Un acte intitulé "Enfant trouvé" attire soudain mon regard.

Petit exercice de paléographie :

AD Maine-et-Loire, Le Louroux-Béconnais
Sépultures 1583-1667 vue 212/327


"Le quinziesme jour du moys de Septembre l'an
mil six cents quarente fut inhumé au grand
cymetiere le corps de Pierre (blanc) enfant
exposé sur la grande Tombe du Balet de

la grande porte de l'eglise de ceste paroisse
du Loroux Bescon(nois) par nous pbre. soubz
signé."

Suit la signature de Jean Bourgeoys, avec une ruche particulièrement complexe et quelques signes que l'on pourrait presque qualifier de cabalistiques : le millésime 1640 dans la boucle de droite et ce qui semble être son âge, 46, dans la boucle de gauche. Restent néanmoins quelques éléments à déchiffrer, avis aux amateurs.

Signautre de Jean Bourgeoys, prêtre
Mêmes références que ci-dessus

Le mot "balet" ne m'étonne plus, je l'ai déjà rencontré à l'occasion(2), il s'agit d'une galerie couverte par un toit en saillie devant l'entrée de l'édifice religieux. Et rappelons-nous qu'autrefois on enterrait parfois sous le porche ou même dans le chœur des églises.

Mais cet enfant trouvé ! Hélas, l'abandon d'un nourrisson n'était pas une pratique si rare autrefois, pour de multiples raisons (naissance illégitime, misère…) et l'exposition à l'entrée de l'église plutôt qu'en rase campagne lui donnait une minuscule chance de survivre. Ce ne fut pas le cas pour le petit Pierre, dont j'ai par ailleurs vainement cherché l'acte de baptême dans les jours qui ont précédé son inhumation. Il avait pourtant eu le temps de recevoir un prénom…

Rappelons au passage que c'est à la même époque (en 1638 plus précisément) que Saint Vincent de Paul et Louise de Marillac mirent en place une institution pour les enfants trouvés, mais c'était à Paris, bien loin du Haut-Anjou. Quant à la création du tour à la porte des hospices, il faudra attendre le milieu du XVIIIe siècle.

Repose en paix, petit Pierre.




(1) Voir le billet intitulé "La peste au Louroux", paru le 15 septembre 2014.

(2) Voir le billet intitulé "Une sépulture oui, mais où ?", paru le 20 mai 2013.

lundi 1 décembre 2014

Un petit bonnet d'indienne

La même scène se reproduit plusieurs fois par semaine. Parfois, à plusieurs reprises le même jour.

Dans les rôles principaux, d'un côté Jean Baptiste Manuel, concierge de l'hospice civil, âgé d'une soixantaine d'années, et de l'autre Jean Baptiste Poublan Serres, maire de Pau.

Dans les rôles secondaires, tantôt Jeanton, tantôt Vaché, parfois Lanot, Pradère ou Hitolle, tous "gardes soldés" comme on appelait à l'époque les auxiliaires du commissaire de police. Ce dernier s'appelle Barrau ou Barran ; il est régulièrement cité, mais n'est pas présent physiquement.

Nous sommes en 1811. Sur les trente-six naissances inscrites dans le registre du mois de juin, dix-neuf concernent des enfants trouvés. Le concierge de l'hospice comparaît devant le maire et débite son histoire. Celui-ci note le lieu, les vêtements, le sexe, l'âge estimé, tous ces maigres détails qui pourraient permettre peut-être un jour… quoi ?

L'Enfant endormi, de Bernardo Strozzi (1581-1644)
Source Wikimedia Commons

Le nouveau-né est soit enveloppé dans des chiffons, soit enveloppé dans un "drapeau" (comprendre un morceau de drap) et une couette. Seuls les deux plus âgés sont vêtus d'une chemise et d'une "robette". À une exception près, ils ont la tête couverte d'un bonnet(1) : de taffetas, de mousseline, de basin, de satin ou même de soie, mais le plus souvent un simple bonnet d'indienne.

L'officier de l'état civil tente de décrire ces bonnets le plus précisément possible. Cela donne à peu près ceci : "un bonnet de taffetas rouge garni de gaze d'Italie et bordé d'une faveur jaune", "un bonnet de satin piqué et broché", "un bonnet d'indienne fond blanc avec des fleurs rouges, garni en mousseline", "un bonnet d'indienne à raies blanches, rouges et violettes, garni et brodé de faveur bleue"… Il s'agit de noter un maximum d'indices pour le cas improbable où l'enfant serait ultérieurement réclamé.

Une phrase revient comme une antienne dans chaque procès-verbal : "Nous n'avons aperçu aucune marque ni chiffre sur son corps", rien donc qui permette de distinguer l'un de ces enfants de ses compagnons d'infortune.

Les patronymes tentent maladroitement de rappeler les circonstances de la découverte : Lahalle, Larbre, Desportes, Tarbes pour la fillette trouvée devant le bureau de l'octroi sur la route qui conduit à cette ville, Boulangère pour celle trouvée devant la porte de celui qui cuit le pain, mais parfois aussi le patronyme des occupants de la maison la plus proche. Et tant pis s'ils n'y sont pour rien !

La palme de l'humour noir revient certainement à la personne qui a abandonné les jumeaux Pierre Théodore et Anne Adèle Mistake (prononcé à l'anglaise, je suppose), trouvés devant la porte de l'hospice avec une carte indiquant leurs prénoms et leur nom. Pourtant, à ma connaissance, Pau ne deviendra un lieu de villégiature fort prisé des Britanniques que trente ou quarante ans plus tard, lorsque le docteur Alexandre Taylor aura vanté les bienfaits du climat de la région.

Et Pierre Connu ? me direz-vous. Eh bien, il doit sans doute son patronyme au billet épinglé à ses vêtements :

"L'enfant que l'on met à l'hôpital de Pau se nomme Pierre, comme on désire pouvoir le reconnaître un jour on s'est décidé à placer cet écrit sur lui dans lequel on applique un cachet qui servira soit pour établir l'identité de l'enfant, soit les droits de ceux qui dans ce moment sont forcés de le confier aux soins des sœurs hospitalières à Pau. À… vingt cinq juin 1811."

C'est le seul enfant pour lequel il est en outre fait mention d'un baptême sous condition. Le maire estime qu'il paraît âgé de six mois. Il signe le procès-verbal, avec le concierge et deux gardes soldés. Nous sommes le 30 juin 1811, sur les neuf heures du matin.

Vingt-deux ans plus tard, le 28 août 1833 à Nay, Pierre Connu épouse Catherine Déodat. Personne n'est jamais venu le chercher, manifestement, car il est indiqué dans l'acte de mariage "enfant de l'hospice n°1294" et c'est un tuteur ad hoc qui autorise le mariage.

Il a appris le métier de… bonnetier et demeure à Nay, qui est un important centre textile à l'époque. Sa future femme, née à Nay où son père exerçait la profession de tondeur, est tricoteuse. Ensemble, ils donneront le jour à huit enfants au moins. Entretemps, Pierre Connu aura abandonné le métier de bonnetier pour celui, plus rémunérateur sans doute, de cabaretier.

Leur fils Simon terminera sa carrière comme directeur des Postes et Télégraphes à Montauban(2). L'ascenseur social ne fonctionnait pas trop mal à l'époque !



(1) À ce propos, voir les articles sur la vêture des enfants trouvés sur le site LesPetites Mains, histoire de mode enfantine.

(2) Voir le billet publié le 24 novembre 2014, intitulé "Lequatrième témoin".