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lundi 19 mars 2018

Les caprices du temps

Le vendredi 11 décembre 1711, messire Guillaume Boulliaud, curé de la paroisse Saint-Médard de Thouars et prieur de la Pommeraie-sur-Sèvre, n'y tient plus. Il prend la plume et couvre de son écriture nerveuse cinq pages du registre dans lequel sont habituellement inscrits les baptêmes, les mariages et les sépultures de ses ouailles.

La veille, une violente tempête a causé d'innombrables dégâts dans la région, mais ce n'est que le dernier épisode d'une longue succession de désordres qui ont affligé la population depuis plusieurs années.

Le prêtre reprend la chronologie des événements. Il évoque d'abord la canicule de l'été 1708, qui survint aux alentours de la fête de la Madeleine (22 juillet), brûlant les fruits sur les arbres et étourdissant les moissonneurs dans les champs.

Il relate ensuite le froid intense qui s'abattit sur le royaume le 6 janvier 1709, ce fameux grand hiver : "Les campagnes estoient couvertes d'oyseaux de toutes espesses, morts par la vigueur du froid, mesme les domestiques". Après une accalmie début février, "le vendredy vingt deuxieme jour du mesme mois de fevrier, le froid recommença, tout de nouveau, beaucoup plus grand que le premier, qui tua les bleds(1) sortis de terre, les vignes et les arbres, en sorte qu'il ne se requeillit ni bled, ni vin, ni fruit et qui causa une désolation universelle…"

L'un des frères de Guillaume, le vénérable messire Pierre Boulliaud, qui fut aussi curé de Saint-Médard de Thouars avant lui, âgé et malade, n'a pas résisté à la froidure. Il est inhumé dans l'église, "devant le grand et principal autel", le 9 janvier.

Guillaume Boulliaud continue à énumérer les malheurs qui se succèdent. Le seigle contaminé par un champignon, dont le développement est favorisé par le temps humide et les températures fraîches, qui provoque des convulsions et des nécroses. Les épidémies de 1710 qui touchent "les gens de tout âge, de tout sexe et de toute condition", messire Philippe de Liniers, chevalier seigneur de Soulièvres ou Nicolas Barrière, jeune marchand de draps et de soie, aussi bien que de modestes paroissiens.

L'année 1711 ne vaut guère mieux : "premièrement il n'est pas tombé une goutte de pluie pendant les mois de may, de juin, de juillet, d'aoust et de septembre, en sorte que tout a souffert." Le 6 octobre, c'est un séisme qui sème l'effroi. Il a notamment causé de gros dégâts dans la ville de Loudun, à quelques lieues à l'est de Thouars. Les secousses se répètent durant plusieurs semaines.

Arrive ce fameux 10 décembre, qui a provoqué chez Guillaume Boulliaud l'impérieuse nécessité de décrire la succession des malheurs du temps : "Depuis le dit jour sixième dudit mois d'octobre dernier, les pluies ont esté continuelles et les vents impétueux mais particulièrement le jour d'hier, 10e Xbre, depuis deux heures du matin jusqu'à quatre heures du soir".

Dès le lendemain, 11 décembre, le curé fait l'inventaire des dégâts, en compagnie du sieur André Thomas, entrepreneur et architecte, "de messire Pierre François de Laville, seigneur de Baugé, conseiller du roi, sénéchal du duché pairie de Thouars, messire Hierosme Marillet, procureur général dudit duché, et messire Henry Berthre, receveur des tailles de l'élection dudit Thouars, ces deux derniers marguilliers de notre église" ; les dommages sont estimés à la somme de cinq cents livres.

Eglise Saint-Laon de Thouars, par Louis Boudan, 1699
Lavis d'encre de Chine et aquarelle
Source Gallica

Mais c'est l'église Saint-Laon qui a le plus souffert. Vers dix heures du matin, une pierre de la flèche se détacha et tomba sur la voûte du chœur, alertant les religieux et les paroissiens réunis pour entendre la messe : ils eurent tout juste le temps de sortir avant l'effondrement du clocher. Seule une pauvre femme, qui "se tenoit tous les jours à la porte de notre église pour y recevoir les aumolnes des fidèles", fut ensevelie sous les décombres.

Et le prêtre de conclure : "Nous avons escrit toutes ces choses, comme nous avons dit cy dessus, pour servir de mémoire véritable à la postérité et avons signé ; nous n'avons rien dit des dommages que l'abbondance des eaux a causé en plusieurs endroits du royaume, nous laissons aux gens de lieux à en faire le détail. Guillaume Boulliaud curé de St Médard".

Une précieuse relation, rédigée par un témoin privilégié des caprices du temps…


Sources

AD Deux-Sèvres, Thouars, BMS 1711-1715 – 1 MIEC 120 R 353 (vues 65 à 68/283), quelques pages qui constituent un bon exercice de paléographie, soit dit en passant.




(1) Comme vous le savez sans doute, le terme "bled" désigne toutes les céréales panifiables.

lundi 19 février 2018

Le curé qui se prenait pour un notaire

Du côté de mon grand-père paternel, toute une branche de la famille est originaire de la Sologne.

En remontant le fil, depuis mon arrière-grand-mère, Madeleine Augustine Laubret, qui se maria en l'église Saint-Pierre de Montmartre, j'arrive à un certain Etienne Dazon, baptisé au milieu du XVIIe siècle à Selles-Saint-Denis, dans l'actuel département du Loir-et-Cher. Un de mes ancêtres à la dixième génération.

Son parrain s'appelait Estienne Rinquedieu, ce qui est pour le moins original, mais ce n'est pas de cela que je veux vous entretenir aujourd'hui.

Parvenu à l'âge adulte, Etienne Dazon fut laboureur, comme l'étaient ses frères et comme l'était leur père avant eux. Il vécut à Orçay, pauvre bourg de moins de deux cents âmes à quelques lieues au nord de Vierzon, dans un pays d'étangs, de landes et de marécages. Sa première épouse, Silvine Leborne lui donna trois enfants, avant de mourir en accouchant du quatrième, en avril 1689.

Environs d'Orçay, Source Géoportail 

Etienne attendit février 1692 pour épouser en secondes noces une certaine Marie Salmon et là, surprise, le curé a couché dans le registre paroissial ce qu'il appelle les "articles de mariage" ! Le texte clôt l'année 1692, après la succession des actes de baptême, de mariage et de sépulture.

Après avoir indiqué l'identité des époux et nommé les témoins de l'accord entre les parties, le prêtre précise que "les cérémonies de la Sainte Eglise observées les dits futurs époux iront au mesme hostel et maison pour y demeurer uns et communs en tous leurs biens meubles et immeubles présents et à venir acquest et conquest".

Il précise le montant de la dot apportée par l'épouse (deux cents livres), le douaire(1) (quarante écus sans enfant, mais seulement vingt avec enfant), les objets qui reviendront au survivant (bagues et joyaux, meilleurs chefs d'habits, lit et coffre), ainsi que les règles de partage en cas de décès. Ce qui me permet au passage de noter que, sur les quatre enfants du premier mariage d'Etienne Dazon, deux seulement sont vivants à la date où est conclue la convention. Lesquels, cela n'est pas précisé.

Bref, tout ceci ressemble fort à un véritable contrat de mariage, habituellement du ressort du notaire.

Il ne s'agit pas d'un cas isolé. En feuilletant les registres, j'ai trouvé sept autres de ces "articles de mariage", datés respectivement de 1679, 1681 et 1700. Les mariages sont évidemment plus nombreux. Alors je m'interroge : quelle est la motivation des futurs époux pour s'adresser au curé plutôt qu'au notaire ? S'agit-il de raisons financières, de difficultés de transport, de vacance provisoire des charges notariales ? Je n'ai pas la réponse.

Ce second mariage ne dura guère, rendant sans doute caduques les dispositions prises : Etienne Dazon fut porté en terre dix-huit mois plus tard, le 12 août 1693, et son épouse l'y rejoignit sept mois après, le 25 mars 1694. Aucun enfant n'était issu de cette union. Le royaume de France était entré dans ce qu'un historien(2) a appelé les années de misère…



(1) Selon le Dictionnaire de l'Ancien Régime, usufruit sur les biens du mari défunt, qui permet à la veuve de survivre en percevant des revenus, sans être propriétaire des biens.

(2) Marcel Lachiver, Les années de misère, la famine au temps du Grand Roi, Fayard, 1991

lundi 5 février 2018

Le curé qui se voulait journaliste

Les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de la culture aussi ! Je feuilletais les registres paroissiaux de Thouarcé, lorsque je tombai sur cette mention, après les derniers actes de l'année 1669 et avant ceux de l'année 1670 :

AD Maine-et-Loire
Thouarcé BMS 1668-1676 vue 34/169

"Dans ce temps est venüe la nouvelle de la mort de
notre saint père le pappe Clement 9 qui
arriva le vingt cinquieme novembre dernier
successeur d'Alexandre 7 lequel a tint (?) le siège
environ deux ans et duquel son successeur s'apelle
Clement 10 cardinal, de la promotion de
son devancier en mémoire duquel il a pris
son nom le neufvieme avril 16 soixante
et dix
"

La preuve qu'il faut toujours vérifier les informations, même lorsqu'elles émanent d'un homme digne de foi : une rapide consultation de Wikipédia nous informe que Clément IX est décédé le 9 décembre 1669, et non pas le 25 novembre, comme semblait le croire François Thibaudeau, curé de Saint-Pierre de Thouarcé !

Élu par le conclave à la mort d'Alexandre VII, le cardinal Giulio Rospigliosi n'occupa le siège pontifical sous le nom de Clément IX que durant deux ans et demi, de juin 1667 à décembre 1669, mais il eut quand même le temps de commander au Bernin la fameuse colonnade de la basilique Saint-Pierre.

Portrait de Clément IX par Carlo Maratti

En novembre 1669, Clément IX éleva à la pourpre cardinalice l'évêque Emilio Altieri. Ce dernier, élu le 29 (et non pas le 9) avril 1670, lui succèdera en prenant le nom de Clément X.

Les deux hommes n'ont apparemment pas laissé un souvenir impérissable : ils n'ont même pas droit à un article dans l'Encyclopaedia Universalis, c'est dire ! Pourtant, du temps où il ne s'appelait encore que Giulio Rospigliosi, le futur Clément IX avait écrit des livrets d'opéra…


Voilà, c'était la minute culturelle.

lundi 4 décembre 2017

Une mort par noyade

Je consultais des registres paroissiaux à la recherche de mes ancêtres Laubret, originaires de la Sologne, lorsque je tombai sur les lignes suivantes :

AD 41 Villefranche-sur-Cher 4E280/76 vue 3/11

"Le dix neuvième jour de février de la même année 1755 fut
inhumée (par ordre de monsieur le procureur fiscal de cette
justice instruit de notoriété publique de la folie actuelle
de la personne ci-après) Jeanne Lambert âgée d'environ
trente six ans femme de François Bondeux vigneron la
quelle s'étoit noiée la veille dans la rivière de Cher dans
un accès de folie, la ditte sépulture faite à cinq heures du soir
en présence de Louis Vacher jardinier du château, Gabriel
Chalumeau, Pierre Gaudeschau et autres qui ont déclaré ne
scavoir signer de ce enquis
."

L'acte est signé "Desouches curé de L'Hôpital". Nous sommes dans une paroisse qui figure sur les cartes de Cassini sous le nom de La Commanderie ou de L'Hôpital, aujourd'hui incorporée à la commune de Villefranche-sur-Cher.

Le procureur fiscal, cité dans l'acte, fait partie du personnel exerçant la police et la justice sur le territoire de la seigneurie. Mais pourquoi intervient-il ? Parce qu'il s'agit d'une mort violente et qu'il y a suspicion de suicide. Or, sous l'Ancien Régime, le suicide était considéré comme un péché contre Dieu, interdisant la sépulture en terre chrétienne : pas de cérémonie religieuse ni de cimetière pour les individus coupables de meurtre contre eux-mêmes !

Par ailleurs, la mort n'éteignait pas le crime et une procédure pénale pouvait s'ensuivre. Curieusement, ceux qui avaient raté leur suicide pouvaient être condamnés… à la peine de mort ! Une logique qui m'échappe tout à fait aujourd'hui. Une seule échappatoire, donc : la démence, qui ôte au geste fatal son caractère délibéré, d'où l'insistance du curé sur la folie présumée de la noyée.

J'ai voulu en apprendre davantage sur cette Jeanne Lambert, même si elle ne fait pas partie de mes ancêtres, mais elle n'a guère intéressé les généalogistes. Seuls les relevés effectués par le Cercle généalogique du Loir-et-Cher (relayés par Geneanet) fournissent quelques bribes d'information.

Jeanne Lambert était originaire de La Chapelle-Montmartin, sur la rive gauche du Cher. Elle résidait depuis quelques mois à Saint-Julien-sur-Cher, lorsque, le 9 février 1750, elle épousa dans cette paroisse le sieur François Bondeux. Neuf mois plus tard, elle donnait le jour à une petite Jeanne Elisabeth, dont le sort ne nous est pas davantage connu.


Ma curiosité la sort quelques instants de l'oubli dans lequel elle repose pour l'éternité.

lundi 13 novembre 2017

Un douanier chez les Fourcade

Les registres communaux recèlent leur lot de mentions insolites, à l'instar des registres paroissiaux.

C'est ainsi qu'au détour d'une page, entre une délibération sur la vente des biens communaux datée d'août 1804 et une autre sur le pacage des animaux datée de février 1805, le secrétaire de la mairie a recopié le document suivant.

Source AD 65 Aucun
Registre des délibérations 1683-1861 vue 131/292

Douanes Nationales
Direction de Bayonne

_______________________________________
Commission de préposé à la police du commerce
extérieur
_______________________________________

Nous directeur des douanes de la République, à la Résidence
de Bayonne, département des Basses Pyrénées.
En conséquence des pouvoirs à nous donnés par l'administration
des dites douanes, commettons par ces présentes à l'un des
emplois des préposés à la police du commerce extérieur dans cette direction
le citoyen Fourcade (Jean Jacques) né le 25e janvier 1784 à Aucun
département des Hautes Pyrénées taille de 5 pieds 2 pouces, pour après
avoir prêté le serment prescrit, veiller à la conservation des
droits de douane et autres qui ont été ou pourroient être
remis à la dite administration, ainsy qu'à l'exécution des décrets
relatifs aux prohibitions.
En cas de contravantion aux dits décrets, il est autorisé à
rédiger les rapports nécessaires et à les signifier.
Il veillera à la conservation des marchandises naufragées,
et il informera sans délai les employés supérieurs des naufrages
et échouemens qui viendront à sa connoissance.
Il sera toujours muni dans l'exercice de ses fonctions de la
présente commission, qu'il représentera à la première réquisition,
et qu'en cas de démission ou de destitution il sera tenu de
remettre à son contrôleur de brigades.
_____
Fait au Bureau de la direction des douanes à Bayonne
le 1er fructidor an 12e de la République française. Aunis.
_____
Na L'extrait de naissance et le certificat de
bonne conduite sont restés déposés au Bureau de l'adon.
_____
Installé en qualité de préposé
de la sous brigade de Cauterets à
compter du 1er fructidor an 12e
A la charge pour le dénommé ci dessus
de prêter de suite le serment de
fidélité. Derois.

Il s'agit, sans aucun doute possible, de l'un des fils de mon ancêtre Alexis Fourcade. Ce Jean Jacques Fourcade fut donc nommé douanier le 19 août 1804, alors qu'il avait vingt ans. J'apprends au passage qu'il mesurait environ 1,57 m : petite taille de montagnard, donc.

Je ne sais trop pourquoi l'administration parle de naufrages et d'échouements : Cauterets est une station thermale des Hautes-Pyrénées, située à 900 mètres d'altitude, et je doute fort que le gave qui la traverse soit navigable. Nous sommes en outre à plus de 180 km de Bayonne. Mais à Cauterets, la proximité de l'Espagne devait largement inspirer les contrebandiers…

Contrebandier des Pyrénées
Médiathèque intercommunale de Bagnères-de-Bigorre
via Gallica

Toutefois, la carrière de gabelou de Jean Jacques Fourcade fut sans doute de courte durée, car, lorsqu'il épouse Jeanne Marie Garcie à Aucun, en octobre 1813, il est qualifié de laboureur. Le couple donnera par la suite le jour à une douzaine de petits Fourcade, six garçons et six filles, tous nés dans ce village du val d'Azun qui m'a intéressée ces derniers mois.

Jean Jacques Fourcade décèdera cinq ans après son épouse, à l'âge de quatre-vingt quatre ans, le 30 mars 1868 dans la maison Ors.