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lundi 7 novembre 2016

Tonnerre d'automne

En feuilletant les pages d'un registre paroissial, je tombe sur cette mention insolite :

AD Manche Buais 1745-1754
5 MI 1438 vue 90/211

"Le 2e jour de novembre 1751 le tonnerre tomba
sur le clocher de Buais endommagea une des jambes
de force decouvrit tout à l'entier la fleche et le dôme
la reparation en a couté sept cens livres suivant
l'adjudication qui en a été faitte & mise à prix par le s(ieu)r
prieur ce fut sur les neuf heures du soir que le
tonnerre tomba, partagea le cocq par la moitié on
en a mis un neuf, La France couvreur en ardoise
d(emeura)nt à Landivy a couvert de neuf le bois quarré
le dôme & la fleche. L'année 1752 le bled seigle
valant quatre livres le boisseau le 9 may 1752."

Le scripteur est avare en ponctuation, ce qui est fréquent à l'époque. Nous sommes à Buais, à deux lieues au sud de Notre-Dame-du-Touchet, dans l'actuel département de la Manche. Deux lieues de plus vers le sud, et nous voilà à Landivy, dans le département de la Mayenne, d'où venait l'artisan qui a refait la toiture ravagée par l'orage.

Je note l'insistance du prieur curé sur le coût des travaux et le remplacement de la girouette, au point d'exprimer le pouvoir d'achat de la livre en boisseaux de seigle, pour que chacun mesure l'importance de la somme.

Mais, au fait, comment étaient financés les travaux d'entretien, de réparation, d'embellissement des édifices religieux sous l'Ancien Régime ? Et, d'une manière plus générale, quelles étaient les ressources du clergé dans les paroisses avant la Révolution ?

Les ressources du clergé

Elles sont principalement de deux ordres : les bénéfices ecclésiastiques et la dîme.

Les premiers sont des biens fonciers, attachés à une fonction ecclésiastique, pratique qui remonte, semble-t-il, au Moyen-Âge. Ces biens produisent des revenus : on parle de mense(1) épiscopale pour les évêques, de mense abbatiale pour les abbés, de prébende pour les chanoines et de mense paroissiale pour les curés.

Ces revenus fonciers se distinguent du casuel, qui correspond aux rétributions accordées par les fidèles à l'homme d'église pour l'exercice de certains ministères (baptêmes, mariages, funérailles, bénédictions). Ce casuel est bien entendu extrêmement variable d'une paroisse à l'autre, en fonction du nombre de paroissiens et de leur générosité, au point que des tarifs furent petit à petit instaurés pour les différentes cérémonies.

Lorsque le bénéfice ecclésiastique n'est pas directement attaché à une cure, mais relève d'une abbaye ou d'un chapitre, une part appelée portion congrue est prélevée pour rémunérer la cure : de 1629 à 1768, elle fut de 300 livres par an pour les desservants d'une paroisse et de 150 livres pour ses vicaires. Elle fut portée à 500 livres en 1768, puis à 700 livres en 1786 (et moitié moins pour les vicaires). La pratique a disparu, mais l'expression est restée dans le langage courant.

L'autre ressource importante est la dîme : il s'agit d'un impôt en nature prélevé par l'Église sur les produits agricoles, pour l'entretien des ministres du culte. Le bénéficiaire, appelé décimateur, en confie le plus souvent la perception à un fermier des dîmes, moyennant une somme convenue. À charge pour lui de revendre les produits prélevés sur les récoltes.

La perception de la dîme s'effectue sur le champ et en nature, ce qui veut dire que l'agent est présent au moment même de la récolte pour effectuer le prélèvement : gerbes de blé ou de seigle, lin, chanvre, fruits, légumes, raisin, agneaux, laine…

Le taux de prélèvement est théoriquement de 10 %, d'où le nom de dîme(2), mais il est en réalité extrêmement variable d'une paroisse à l'autre, selon les produits. La dîme est partagée entre l'évêché et la paroisse (en général, un quart à l'évêché et trois quarts à la paroisse).

Le financement des travaux

Il est régi selon un principe de base : dans chaque église, le chœur est à la charge des décimateurs et la nef à la charge des paroissiens. Et le clocher, me direz-vous ? cela dépend de son implantation !

C'est le moment d'évoquer la fabrique, ce groupe de laïcs, marguilliers ou fabriciens, chargé d'administrer les biens de la paroisse, de s'occuper de l'entretien, des réparations, de l'achat du mobilier… La fabrique gère les recettes courantes (casuel, quêtes, location des bancs) ainsi que les donations et les fondations (lorsqu'un paroissien alloue par testament une somme pour la célébration de messes anniversaires, par exemple).

Selon leur importance et leur localisation, les travaux d'une église peuvent donc être financés par la dîme ou sur les fonds gérés par la fabrique.

Il arrive également que le curé ou l'évêque fasse appel à la piété des fidèles par des quêtes exceptionnelles, assorties ou non d'indulgences.

Un impôt exceptionnel peut même être autorisé par le pouvoir politique, selon toute une procédure (requête auprès de l'intendant, assemblée générale des paroissiens, nomination d'experts, établissement de devis, adjudication, nomination de collecteurs de l'impôt, établissement du rôle…).

Enfin, des bienfaiteurs financent parfois tout ou partie des dépenses : construction de chapelles, pose de verrières, achat de vases sacrés ou de vêtements liturgiques.

Et voilà comment la lecture d'une mention insolite dans un registre m'a permis, de fil en aiguille, d'avoir une vue plus claire sur les ressources financières des paroisses sous l'Ancien Régime.

Sources

La construction des églises paroissiales du XVe au XVIIIe siècle, article de Marc Venard dans la Revue d'histoire de l'Église de France, année 1987, volume 73, n°190, pp. 7 à 24, sur le site Persée

Dictionnaire de l'Ancien Régime, sous la direction de Lucien Bély, PUF, 1996




(1) Du latin mensa, table pour les repas, nourriture.
(2) Du latin decima, dixième partie.

lundi 9 septembre 2013

Retour à la terre


Rassurez-vous, je ne suis pas là pour tenir un discours politique ou faire la promotion d'une bande dessinée, mais pour vous parler de Marie Augustine Chancé et de sa famille.

Pommiers normands
Mes ancêtres normands ont attendu le milieu du XIXe siècle pour quitter, certains d'entre eux au moins, leur village natal de Notre-Dame-du-Touchet. Sur les sept enfants du couple formé par Louis Martin Chancé et Anne Restaux en 1815, trois ont quitté le bocage pour s'installer durablement à Paris. Franchissant ainsi d'une seule traite (façon de parler) plus de trois cents kilomètres !

Pour quel(s) motif(s) ? dans quelles conditions ont-ils effectué ce voyage ? pourquoi avoir choisi la capitale, et non pas une ville plus proche ? leurs parents étaient-ils propriétaires des terres qu'ils exploitaient ? fallait-il éviter de morceler l'héritage ? Autant de questions à ce jour sans réponse, autant de pistes à explorer.

Mais revenons à nos trois frères devenus parisiens, Louis, François et Frédéric. Ils ont tous trois bénéficié d'une kyrielle de prénoms lors de leur baptême, selon une mode bien établie au XIXe siècle, mais je choisis le seul qu'ils utilisent lorsqu'ils signent, pour ne pas vous embrouiller l'esprit.

François, né en 1826, et Frédéric, né en 1834, ont tous deux exercé le métier de peintre en bâtiments ; c'est ainsi qu'ils sont qualifiés dans tous les actes qui les concernent, jusqu'à leur décès. Ils se sont mariés, plusieurs fois l'un et l'autre, et ils ont eu des enfants qui, à leur tour, se sont mariés et ont exercé une profession à Paris (peintre, serrurier, doreur sur bois…). Je note au passage qu'ils ont déménagé à plusieurs reprises, rive droite, rive gauche, et même à Montmartre avant que cette commune soit rattachée à la capitale.

Mes racines parisiennes remontent donc au XIXe siècle, ce qui n'est pas si fréquent pour les Parisiens d'aujourd'hui. Mais foin des digressions ! François est décédé en 1900, à soixante-treize ans, à l'hôpital Bicêtre, et son cadet Frédéric est décédé en 1910, à soixante-seize ans, à l'hôpital Bichat (le fameux "Bastion 39" que j'évoquais dans un précédent billet)(1).

L'existence de Louis, leur aîné, est plus brève. En 1848, il a vingt-huit ans et il habite avec son frère François au n°4 de la rue de la Coutellerie, lorsque ce dernier se marie en l'église Saint-Merri. C'est néanmoins à Notre-Dame-du-Touchet que Louis épouse Rosalie Gilette Mabire l'année suivante : la cérémonie civile a lieu le 21 mars 1849 et la cérémonie religieuse dix mois plus tard, le 22 janvier 1850. Pourquoi ce laps de temps entre les deux ? Encore une question sans réponse.

Curieusement, Louis est qualifié de cultivateur ou de laboureur dans les deux actes, alors qu'il est déjà parisien. Pas de mention particulière pour les bans civils, apparemment publiés uniquement à Notre-Dame-du-Touchet. Les bans religieux ont été, quant à eux, également publiés à l'église Saint-Merri à Paris.

Le couple s'installe manifestement dans la capitale, où Louis exerce la profession de broyeur de couleurs(2). Vraisemblablement pour le compte de ses deux frères peintres.

Louis et Rosalie ont-ils eu des enfants ? Vous n'ignorez pas que les archives de l'état civil de Paris antérieures à 1860 ont été détruites lors des incendies de la Commune, qui ont ravagé l'Hôtel de Ville et le Palais de Justice où elles étaient entreposées. Ce qui complique quelque peu les recherches ! Elles ont été partiellement reconstituées, notamment à partir des documents apportés par les particuliers, lorsque ceux-ci avaient besoin d'une pièce officielle, mais sont très loin d'être complètes. J'y ai vainement cherché la naissance d'un ou de plusieurs enfants du couple formé par Louis Chancé et Rosalie Mabire…

Mais j'y ai trouvé mention du décès de Louis, en 1857. Une visite aux Archives de Paris, boulevard Sérurier, m'a permis de récupérer une copie du document utilisé par la Commission de reconstitution : Louis Chancé est décédé le 17 mai 1857 à dix heures du matin, en son domicile alors situé au n°19 de la rue des Amandiers Saint-Jacques (dans l'ancien 12e arrondissement devenu aujourd'hui le 5e), sur la rive gauche de la Seine. Un médecin constate le décès. Louis n'avait alors que trente-sept ans.

Il était pourtant bien père : une petite Marie Augustine était née six ans auparavant, en janvier 1851. Je l'ai retrouvée dans les tables décennales de Notre-Dame-du-Touchet, à l'occasion de son mariage avec Victor Louis Restoux, un cultivateur de trente-trois ans. La mort prématurée de Louis avait-elle incité ou contraint Rosalie et sa fille à retourner au pays ?

Le mariage a lieu le 11 novembre 1869. La jeune fille, qui a maintenant dix-huit ans, est accompagnée de sa mère (qui réside à nouveau dans le village où elle est née). Marie Augustine s'installe à Virey, au lieu-dit de la Coignière, d'où son mari est originaire. Le bourg est situé à une quinzaine de kilomètres à l'ouest de Notre-Dame-du-Touchet. Quatre enfants vont naître de cette union : une fille en 1870, puis trois garçons, respectivement en 1872, 1874 et 1878. Marie Augustine est désormais qualifiée de cultivatrice dans tous les actes officiels.

Las, le 22 décembre 1883, l'instituteur et son adjoint se présentent à la mairie de Virey pour y déclarer le décès de Victor Louis Restoux. Voilà Marie Augustine veuve à trente-deux ans, avec quatre enfants ! Mais l'histoire ne s'arrête pas là.

En juin 1890, Marie Augustine, qui a trente-neuf ans mais n'en avoue que trente-six, fait publier les bans de son prochain mariage avec François Gillet. Ce dernier, journalier, a tout juste vingt-trois ans. Travaille-t-il sur les terres cultivées par sa future épouse ? Toujours est-il qu'à peine deux mois plus tard naît à la Coignière le petit François Victor Marie Gillet. Il est reconnu par son père dans l'acte de naissance, mais nulle trace de mariage dans les registres…

Les archives de la Manche sont actuellement numérisées jusqu'à l'année 1892 incluse. Il me faudra donc patienter pour connaître la suite. Mais j'ai d'ores et déjà découvert parmi mes ancêtres un cas peu banal de retour à la terre, à une époque où les migrations se faisaient plutôt des campagnes vers les villes ! Marie Augustine, en avance sur son époque ?

(1) Voir "Une histoire de bastion" en juin 2013
(2) Voir "B comme broyeur de couleurs" en avril 2013

mardi 9 avril 2013

H comme Husson


Une de mes grandes frustrations ! C'est le lieu de naissance d'une de mes arrière arrière-grands-mères du côté paternel.

Source Photopin
Tout s'annonçait pourtant pour le mieux. Lorsque j'accédai à l'acte du mariage civil de Louis Martin Chancé et d'Anne Restaux, rédigé le 20 février 1815 au Touchet par le maire de la commune, messire Frédéric Auguste de la Chambre de Vauborel (excusez du peu), je découvris deux pages d'une écriture facilement déchiffrable. Et un luxe de détails.

Anne, fille de Louis Restaux et d'Anne Jacqueline Hamel, âgée de vingt-quatre ans, était née en la commune de Husson le 8 mai 1792. Que demander de plus ? À l'époque, les archives de la Manche n'étaient pas encore disponibles en ligne ; je me tournai donc vers le service d'entraide de FranceGenWeb pour demander une copie de l'acte de naissance ou de baptême. Las, la réponse ne se fit pas attendre : pas d'actes pour Husson avant 1803 !

J'ai pu vérifier l'information sur le site des archives numérisées, plutôt bien fait, lorsque j'ai pu y avoir accès. La collection de l'état civil conservée en mairie commence en 1804, celle du greffe conservée aux Archives départementales commence en l'an XI, les registres de catholicité commencent eux aussi en 1804 et les registres clandestins conservés au diocèse couvrent uniquement la période 1794-1799. Aucun espoir de ce côté-là, donc.

Qu'est-il arrivé aux autres registres ? je l'ignore. Faut-il y voir une conséquence des violents combats qui eurent lieu dans le secteur en 1944 ou faut-il remonter jusqu'aux désordres de la Révolution ? Décidément, la généalogie est l'une des portes d'entrée de l'Histoire et mes recherches ne sont pas près de s'achever.

Si j'ai pu remonter plus loin du côté de Louis Restaux, qui est originaire de Buais, je reste bloquée du côté d'Anne Jacqueline Hamel. Il me manque une pièce essentielle, leur acte de mariage. Il me faudra sans doute explorer les archives notariales, en croisant les doigts, pour renouer le fil…

mercredi 3 avril 2013

C comme climat normand


Même si certains de mes ancêtres du côté paternel étaient déjà établis à Paris au milieu du XIXe siècle, le berceau de la famille Chancé se situe à Notre-Dame-du-Touchet, à l'extrême sud du département de la Manche.
Source Photopin
 J'ai donc cherché à me documenter sur la région, pour illustrer la chronique familiale, et je suis tombée (merci Gallica) sur ce paragraphe :
"La quantité d'eau tombée chaque année n'y est pas de beaucoup supérieure à la moyenne de la France ; mais elle y tombe avec moins de violence et d'une manière persistante, ce qui fait paraître le climat de la Manche très pluvieux."

On ne saurait mieux dire. Ma dernière escapade dans le bocage normand confirme d'ailleurs cette appréciation. Ce petit bijou d'humour involontaire figure à la page 20 de la Géographie de la Manche, écrite par Adolphe Joanne et éditée par Hachette en 1880.

Qui était Adolphe Joanne ? Un journaliste et un homme de lettres français, dit Wikipédia. Un géographe, dit le Petit Larousse.

En poussant un peu plus loin les recherches, on s'aperçoit qu'il fut l'un des fondateurs de L'Illustration(1), connue pour la richesse de son iconographie, et le rédacteur de nombreux guides sur les régions et les villes françaises et européennes, les guides Joanne, qui ne sont autres que les ancêtres des fameux Guides bleus. Il me semble que, de nos jours, la prose des guides touristiques cherche davantage à vanter les charmes de nos régions.


(1) Magazine hebdomadaire français paru de 1843 à 1944.