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lundi 7 septembre 2015

Fructueuses vacances

Tous les généalogistes amateurs vous le diront, il est parfois plus difficile d'obtenir des informations précises sur les générations qui ont immédiatement précédé la nôtre que sur nos plus lointains ancêtres. Mémoire défaillante, souvenirs flous, photos non identifiées, confusion entre différents personnages, légendes familiales enjolivées au fil du temps… sans parler des registres d'état civil du XXe siècle non disponibles en ligne ! Bref, tout s'en mêle.

Quand je regardais la liste de mes ancêtres directs sur les quatre premières générations dans Heredis, je constatais que les histogrammes qui matérialisent leurs trois événements majeurs (naissance, mariage, décès) n'étaient pas complets, loin s'en faut. Même remarque pour mes tantes, mon oncle et l'un de mes grands-oncles. À trop feuilleter virtuellement les pages des archives numérisées, on en oublierait vite les bonnes vieilles méthodes.

Je profitai d'un projet d'escapade dans le Béarn pour établir une courte liste :
  • Consulter les tables décennales de la ville de Pau pour la période 1903-1912,
  • Consulter celles de Lons pour les périodes 1903-1912 et 1913-1922,
  • Enfin, faire un tour dans une librairie régionaliste.

 En croisant les doigts pour ne pas trouver porte close la semaine qui précède le 15 août !

Accompagnée d'une de mes cousines, je me présentai d'abord au service de l'état civil de la mairie de Pau et exposai ma requête à la personne de l'accueil. Un nom, un prénom, pas de date précise… l'employée de mairie pianote sur son ordinateur, clique sur une ligne, une feuille format A4 sort de l'imprimante, deux coups de tampon, une signature et hop ! me voilà avec la copie de l'acte de décès de Valérie Eugénie Morel entre les mains. En quelques minutes à peine ! Un peu déçue de n'avoir pas tourné moi-même les pages d'un registre, mais ravie d'avoir enfin obtenu le document qui manquait à ma base de données.


Enhardie par le succès, je renouvelai l'expérience l'après-midi même à la mairie de Lons, puis retournai les jours suivants à Pau et à Lons pour collecter divers actes de naissance et de décès. Bénissant au passage le législateur qui a instauré le principe des mentions en marge des actes de naissance, permettant ainsi d'avoir connaissance des dates et lieux de mariage, de divorce, de décès…


La numérisation des actes dans les mairies n'a certes pas le charme suranné des vieux papiers, mais elle est remarquablement efficace. Quant à la librairie régionaliste… j'y reviendrai la semaine prochaine.

lundi 22 juin 2015

Jean Antoine qui ?

Le 16 ventôse an V de la République une et indivisible ou, si vous préférez, le 6 mars 1797, vers dix heures du soir dans une maison de la grande rue de Peyrus, Jean Antoine pointe le bout de son nez.

La naissance de l'enfant n'est pas immédiatement déclarée à la mairie. Certes, le bourg est situé sur les contreforts du Vercors et nous sommes à la toute fin de l'hiver, mais je doute fort que les conditions météorologiques aient entravé les formalités à accomplir. L'obstacle est d'une autre nature. En effet, à cette date, Marie Nicolas, la mère du petit Jean Antoine, est mariée avec Pierre Roux depuis cinq ans, mais le bonhomme est absent depuis plusieurs années… Que faire ?

Près de trois mois s'écoulent. Le 29 mai à dix heures du matin, Marie Nicolas prend son courage à deux mains et se présente à la mairie, accompagnée de Jean Pierre Genilon, tailleur d'habits âgé de 28 ans, et de Jean François Gachon, tisserand de toile d'une soixantaine d'années. L'agent municipal rédige l'acte de naissance, indiquant au passage que Marie Nicolas est l'épouse "en légitime mariage de Pierre Roux volontaire ou employé dans les hôpitaux militaires depuis cinq à six ans". Bigre ! L'enfant est donc nommé Jean Antoine Roux. Marie, bien que sachant écrire, refuse de signer "pour raisons à elle connues".

Acte de naissance de Jean Antoine Morel
AD Drôme 1 Num 668 vue 9/157

Tout semble rentrer dans l'ordre l'année suivante : comme je l'ai narré dans un précédent billet, Marie Nicolas obtient le divorce le 6 juillet 1798 et épouse Antoine Morel douze jours après ; le couple reconnaît l'enfant dans l'acte de mariage. Le voici devenu Jean Antoine Morel. Du moins, le pense-t-on.

Le temps passe. D'autres enfants naissent : François Maurice (mon ancêtre direct) en 1800, Marie Victoire Emilie en 1803, Adelle Lucide en 1806.

En 1817, un mois avant son vingtième anniversaire, l'aîné de la fratrie, Jean Antoine, épouse Marie Sophie Blanc : les bans sont publiés les 26 janvier et 2 février, un contrat de mariage est rédigé le 29 janvier par Maître Eymard et le mariage est finalement célébré le 5 février. Il était temps ! La jeune épouse de 18 ans donne le jour à une petite Marie Sophie Alexandrine six jours plus tard !

Mais Jean Antoine vient de s'apercevoir qu'il figure dans les registres de l'état civil sous le nom de Jean Antoine Roux. Il est désigné dans tous les actes rédigés à l'occasion de son mariage comme étant le fils de Pierre Roux, et cela ne lui plaît pas.

Le 10 avril 1817, il assigne ses parents devant le tribunal civil de première instance de Valence afin qu'ils renouvèlent la reconnaissance de leur fils et que le tribunal ordonne la rectification des actes concernés. Un jugement en ce sens est prononcé le 15 avril et, après diverses formalités, un extrait du jugement remis au maire de Peyrus le 22 mai, afin que celui-ci procède aux rectifications demandées. L'acte de mariage, l'acte de naissance de l'enfant du jeune couple et même les actes de publication de bans sont modifiés, avec mention marginale faisant état du jugement. L'extrait du jugement est intégralement transcrit dans les registres.

Le texte commence par ces mots : "Louis par la grâce de Dieu Roi de France et de Navarre à tous présents et à venir faisons savoir…" Bref, Jean Antoine est considéré comme l'enfant légitime d'Antoine Morel et de Marie Nicolas et doit désormais être désigné sous ce seul patronyme.

Affaire close ? Non pas. Mais, en attendant, la vie continue. Jean Antoine exerce le métier de voiturier. Marie Sophie met au monde deux autres filles : Marie Zoé Morel en janvier 1819 et Rosalie Victorine Morel en avril 1821. Elle-même décède en août 1823, alors qu'elle n'avait que vingt-cinq ans ; fausse couche qui aurait mal tourné ? L'histoire ne le dit pas. Quoi qu'il en soit, courte vie !

Je n'ai aucune information sur les douze années suivantes. Jean Antoine a-t-il envisagé de se remarier ? C'est probable, sinon comment aurait-il constaté que son acte de naissance n'avait pas été rectifié, comme les autres documents ? L'affaire est portée devant le tribunal de Valence en juillet 1835. Les temps ont changé, le jugement commence ainsi : "Louis Philippe, Roi des Français, à tous présents et à venir, salut", mais la conclusion est la même. Il faut dire et écrire Jean Antoine Morel.

Je suis néanmoins surprise par les délais : le jugement est enregistré le 15 juillet 1835, une grosse en est délivrée à Jean Antoine le lendemain, mais il ne la présente au maire de Peyrus que le 30 décembre 1836, plus d'un an après la décision du tribunal. Auguste Bellon transcrit le texte dans les registres de l'état civil et date sa copie du 1er janvier 1837.

Ensuite ? Eh bien, le 4 juin 1838 à cinq heures du soir en la mairie de Tain-L'Hermitage, Jean Antoine Morel épouse en secondes noces Catherine Chatillon, une veuve de trente-cinq ans. À ma connaissance, le couple n'a pas d'enfant.


Jean Antoine aura finalement obtenu gain de cause, mais il s'est écoulé quand même trente-huit ans entre la première rédaction de son acte de naissance et sa rectification définitive !

lundi 27 avril 2015

Lorsque l'état civil fait défaut…

L'acte de naissance est introuvable. Peut-être même n'a-t-il jamais été rédigé : Jacquine Letourneau a eu la malencontreuse idée d'ouvrir les yeux le 20 avril 1793, qui plus est, à Saint-Rémy, éphémère commune bientôt rattachée en partie à Château-Gontier et en partie à Saint-Fort, tout au sud du département de la Mayenne.

Le pot aux roses n'est découvert que dix-sept ans plus tard, lors du décès de son père, en septembre 1810. C'est René Letourneau, oncle de Jacquine, sans doute pressenti pour être son tuteur, qui prend l'affaire en mains.

Le 24 septembre 1810, il se présente devant le juge de paix. Il apporte une copie de l'acte de mariage des parents de Jacquine, Julien Letourneau et Jacquine Loison, célébré par le curé de Saint-Sulpice, petit bourg au nord de Château-Gontier, en juillet 1791.

Il indique que le couple a eu plusieurs enfants, que seules deux filles ont survécu, dont l'aînée, Jacquine. Lors de la naissance de celle-ci, il avait accompagné le père pour faire enregistrer la naissance dans les registres de l'état civil de Saint-Rémy. Mais le maire de l'époque avait simplement pris des notes, remettant à plus tard la rédaction de l'acte !

René Letourneau a fait constater l'absence d'acte de naissance dans les registres par le nouveau maire de Saint-Rémy, Pierre Julien François Maunoir (c'est l'époque où les officiers de l'état civil ne nous font grâce d'aucun de leurs prénoms).

Il a également convoqué plusieurs témoins, oncles et tante de Jacquine, par le sang ou par alliance, et l'ancien maire de Saint-Rémy, qui répond au joli nom de René Bobard. Six personnes, pas moins. Tous attestent sous serment que Jacquine est bien issue du mariage de Julien Letourneau et de Jacquine Loison, qu'elle a toujours porté le nom de Letourneau, que son père l'a toujours reconnue pour son enfant, qu'il a pourvu à son éducation et à son entretien, et que Jacquine Letourneau a toujours été reconnue pour telle dans sa famille comme dans la société.

L'acte de notoriété est enregistré le lendemain, 25 septembre 1810, à Château-Gontier. Mais cela ne suffit pas, il faut encore un jugement du tribunal de première instance, prononcé le 29 septembre 1810, et commençant par cette magnifique formule :

"Napoléon par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Etat, Empereur des Français, Roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, médiateur de la confédération suisse &a &a à tous présens et à venir, salut."

Voici enfin Jacquine Letourneau pourvue d'une expédition de l'acte de notoriété et du jugement, à remettre à son tuteur, à charge pour lui de le faire transcrire sur les registres de Château-Gontier et sur ceux de Saint-Rémy. Ouf !

Pourtant, René Letourneau attendra curieusement deux ans avant de s'exécuter, et encore, partiellement. La transcription est effectuée dans les registres de Château-Gontier par l'adjoint au maire, Abel Pierre François Quinesault, le 31 décembre 1812. Mais rien sur ceux de Saint-Rémy, j'ai vérifié.

Ce petit tour dans les registres de Saint-Rémy me réservait d'ailleurs une autre surprise. Le maire était peut-être négligent, mais l'époque était passablement agitée. Devinez quoi : les registres ont été "brûlés par les rebelles durant la guerre civile" ! Événement suffisamment fréquent pour que la loi du 2 floréal an III (21 avril 1795) détermine comment suppléer aux registres détruits ou perdus durant la Révolution.

Trois commissaires sont nommés pour tenter d'établir la liste des naissances, des mariages et des décès depuis le 20 septembre 1792 jusqu'au mois de nivôse an II (qui correspond à la période du 21 décembre 1793 au 19 janvier 1794). Ils officient en décembre 1801, soit plusieurs années après les faits.

Et voici le résultat :
  • douze actes de naissance reconstitués, dont quatre sur déclaration du père de l'enfant et huit sur celles du citoyen René Letourneau, 
  • quatre actes de mariage sur déclaration du citoyen René Letourneau,
  • enfin quinze actes de décès, dont un sur déclaration du père de la défunte et quatorze sur déclaration du fossoyeur de la commune, logiquement concerné par les événements en question.

 Chaque liste s'achève, à quelques mots près, par le paragraphe suivant :

"Et n'ayant point reçu d'autre
déclaration que celles inscrites cy dessus
et des autres parts ; n'ayant aucune
note qui puisse nous faire présumer qu'il
soit survenu, pendant le temps mentionné
en tête de la présente liste quelque naissance
qui ne nous ait pas été déclarée, nous
commissaires susdits avons clos
et arrêté la dite présente liste
ou double, pour être par nous
déposée au secrétariat de la mairie ;
et ont les dits citoyens établis au cours
des dites déclarations et signé avec
nous, fors ceux qui ne le savent faire.
Fait à Saint-Remy les jour
et an que dessus.
"

Suivent les signatures.

Le plus surprenant dans cette histoire, c'est que René Letourneau, l'oncle de Jacquine, semble avoir participé activement à cette reconstitution (comment ? pourquoi ? n'oublions pas qu'il ne sait pas signer), sans s'inquiéter apparemment de l'acte de naissance de sa propre nièce, alors même qu'il en était l'un des témoins en 1793.

AD Mayenne Château-Gontier
Saint-Rémy NMD 1793-an IX Mairie vue 2/242


Jacquine Letourneau se mariera quelques années plus tard, le 17 janvier 1816, avec l'un de ses cousins germains, Louis Etienne Hocdé. Et René Letourneau, devenu cabaretier, âgé de cinquante-neuf ans, figurera parmi les témoins sans pouvoir apposer sa signature au bas de l'acte.

lundi 30 mars 2015

Intercalé dans le registre des mariages

Je passais en revue les actes concernant l'un de mes ancêtres à la cinquième génération, Jean Baptiste Troussier, quand j'ai découvert un document qui m'avait échappé jusque là : le consentement au mariage formulé par sa mère devant notaire.

Nous sommes en août 1853, la République a cédé le pas au Second Empire et Jean Baptiste s'apprête à épouser Jeanne Pinier à la mairie du 2e arrondissement d'Angers.

Il est originaire de Saint-Fraimbault-de-Prières, un bourg d'un millier d'habitants tout au nord du département de la Mayenne, à 130 kilomètres d'Angers au bas mot. La mère de Jean Baptiste, Louise Tonnelier, a soixante-sept ans ; elle est veuve depuis une quinzaine d'années et elle n'a sans doute ni la santé, ni les moyens de se rendre au mariage de son fils.

D'où le document suivant :

AD Maine-et-Loire, Angers, 2e arrondissement, Mariages 1853
Vue 158/272

"1er Août 1853

Consentement à mariage

Devant
Me Philippe Henri Benoiste
et son collègue, Notaires à Mayenne
soussignés,

A comparu

Made Louise Tonnelier, sans profession
demeurant au bourg de la commune de St. Fraimbault
de Prières, veuve de M. Mathurin Troussier
Laquelle, par ces présentes, déclare donner son
consentement au mariage que M. Jean Baptiste
Troussier, son fils, sans profession, demeurant
à Angers, se propose de contracter avec madelle
Jenny Pinier, domestique, demeurant même ville.
Voulant la comparante que Monsieur Troussier
son fils réitère le présent consentement devant
qui de droit.
Mention est consentie où besoin sera,
Dont acte.
Fait et passé à Mayenne en l'étude
l'an mil huit cent cinquante trois
le premier août,
et après lecture les notaires ont seuls
signé la comparante ayant déclaré ne le savoir
de ce requise
."

Suivent les signatures et la mention de l'enregistrement (moyennant deux francs et vingt centimes). Au dos, la légalisation des signatures par le Président du Tribunal civil de Mayenne, datée du 1er août, et le paraphe de l'adjoint au maire de la ville d'Angers, le jour du mariage.

Ce dernier a manifestement pour habitude de coller les consentements dans la marge des actes, intercalés entre les pages du registre… heureuse initiative ! Cela nous permet de nous familiariser avec le langage juridique de l'époque.

Mais Jean Baptiste Troussier avait trente-et-un ans révolus en 1853, alors pourquoi solliciter le consentement de sa mère ?

Un petit tour sur Internet m'en apprend davantage. Et, tout d'abord, qu'il ne faut pas confondre majorité civile et majorité matrimoniale, tout au moins pour les hommes. La majorité civile a été fixée à vingt-et-un ans par la loi du 20 septembre 1792, pour être n'abaissée à dix-huit ans qu'en juillet 1974. Mais le Code Napoléon fixe à vingt-cinq ans la majorité matrimoniale pour les hommes, règle qui ne disparaîtra qu'en juin 1907.

Les sommations respectueuses, ensuite. Autre règle du Code Napoléon : même majeurs, les futurs époux sont tenus de demander l'avis de leurs parents ou grands-parents, et ce n'est qu'après trois refus successifs qu'ils peuvent passer outre. Cette mesure était vraisemblablement destinée à éviter les mariages précipités, sur un coup de foudre ou un coup de tête. Aménagée à plusieurs reprises, cette disposition ne disparaîtra totalement qu'en février 1933.


Un dernier mot : je voulais vous parler aujourd'hui de mes ancêtres qui, à un moment ou à un autre de leur vie, ont exercé un métier du textile. Le premier sur ma liste m'a entraînée dans des considérations juridiques ! Encore un effet de la sérendipité ? Ce n'est que partie remise…