vendredi 13 juin 2014

L comme Lacabanne

Je voudrais vous parler aujourd'hui de l'entourage de mes grands-parents maternels. J'ai en tête quelques noms qui émaillaient les conversations familiales de mon enfance (Lacabanne, Lacoste, Perrineau…), mais est-il possible d'en savoir davantage après tant d'années ?

Prenons Henri Lacabanne, par exemple. C'était, à n'en pas douter, un ami de mon grand-père Maurice Maitreau. Son nom figure au dos de deux photos de groupe prises lorsque les jeunes gens étaient encore célibataires et qu'ils menaient manifestement joyeuse vie ; mais si je reconnais Maurice sans trop de peine, j'étais jusqu'à présent incapable d'identifier son ami Henri.

Je savais également que lorsque Henri Lacabanne se maria, son épouse se lia tout naturellement d'amitié avec Julia. Ma grand-mère l'évoquait souvent et je me demande même si je ne l'ai pas croisée une fois ou deux. Mais je ne la connaissais que sous le nom de "Madame Lacabanne". Alors, comment faire ?

Une première recherche dans Geneanet n'avait rien donné, une autre dans les fiches matricules récemment mises en ligne par les Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, pas davantage. Et pourquoi pas Google ? à tout hasard, sans trop y croire, je tapai "Henri Lacabanne". Et là, bingo ! Le Dictionnaire et album des Basses-Pyrénées, publié vers 1906 et répertorié sur le site des Médiathèques de l'agglomération Pau-Pyrénées(1), contenait ces quatre lignes :

"Lacabanne (Henri) né à Pau le 25 août 1872
Ingénieur des constructions civiles
Ingénieur de la construction du réseau de tramways des Basses-Pyrénées
Villa Marcelle, avenue Dufau, Pau"

La courte notice biographique contenait non seulement de précieuses informations, une date et un lieu de naissance, une profession, et même une adresse, mais elle était en outre accompagnée d'un portrait ! Ce qui me permit de faire le lien avec quelques photos en ma possession.

Etape suivante, le site des Archives de Pau, pour y consulter l'acte de naissance(2). L'enfant né le 25 août 1872 à trois heures du matin était bien le fils d'un certain Victor Lacabanne, boulanger de son état, mais il était prénommé… Jean Marie Louis. Pas la moindre trace d'Henri. Bon, je ne sais si c'est une coutume simplement paloise ou plus largement béarnaise, mais j'ai déjà rencontré des Jean Baptiste Raphaël Théodore que tout le monde appelait "Théo", alors pourquoi pas Henri ?

L'acte de naissance était en outre assorti d'une mention marginale (merci monsieur le législateur) : le Lacabanne en question s'était marié à Pau le 30 mai 1901 avec Marie Eulalie Jeanne Gabard. Un nom qui me disait vaguement quelque chose…

Henri Lacabanne et son épouse
Archives personnelles

À partir de là, tout se débloqua. Un retour sur les fiches matricules me permit d'en apprendre davantage. Henri, ou plutôt Jean Marie Louis Lacabanne était élève de l'École des Ponts et Chaussées au moment du conseil de révision, en 1892. Il fit son service militaire au 18e Régiment d'infanterie de novembre 1893 à septembre 1894, puis plusieurs périodes d'exercice en tant qu'officier de réserve durant les années qui suivirent.

Il habita successivement Pau, Dax et Oloron, puis revint à Pau avant le début de la Première Guerre mondiale. Promu au grade de capitaine, il fut grièvement blessé et mourut le 4 juin 1916 à Dugny, dans la Meuse. Une citation à l'ordre de l'armée lui rend cet hommage posthume :"Ayant repris sur sa demande du service pour la guerre, a dirigé personnellement les travaux de sa compagnie, pendant plusieurs nuits successives dans une zone violemment bombardée et bien que déjà contusionné. Est mort, ayant été enseveli, des suites de lésions…"(3)

Une nouvelle incursion sur le site de Geneanet m'a permis de compléter et d'ajuster les différentes pièces du puzzle. Le couple a eu trois enfants. Les deux filles, Germaine et Yvonne, se sont mariées respectivement en 1921 et 1929, la première avec un certain Paul Planté et la seconde avec un certain René Litre. Une cousine de ma mère, que j'avais eu la présence d'esprit d'interroger quand il en était encore temps, avait identifié les deux couples sur des photos qui m'intriguaient.

Mais revenons à Jeanne Gabard, l'épouse d'Henri Lacabanne et l'amie de Julia. Elle s'était donc retrouvée veuve à trente-quatre ans, son époux étant mort pour la France. J'ai découvert qu'elle avait à peine six mois de plus que ma grand-mère et qu'elle était décédée à Pau en 1963.

Aurai-je autant de chance avec les autres patronymes qui résonnent encore à mes oreilles ?



(2) Archives de Pau 1 E 244 vue 84/128
(3) Le papier collé sur la fiche matricule est tronqué.

jeudi 12 juin 2014

K comme Kaiser Guillaume II

Nous sommes en juillet 1914. Par ses visées expansionnistes, par son militarisme forcené, le Kaiser est alors considéré au mieux comme un adversaire de la France, au pire comme un fauteur de guerre. Par deux fois déjà, en 1905 à Tanger, en 1911 à Agadir, Guillaume II a contrecarré la politique menée par le ministre Théophile Delcassé au Maroc. Et maintenant, il pousse l'Autriche-Hongrie à attaquer la Serbie, après le double attentat qui a coûté la vie à l'archiduc François-Ferdinand et à son épouse à Sarajevo…

Et puis la France n'a-t-elle pas une revanche à prendre sur l'Allemagne ? Son territoire n'a-t-il pas été amputé des deux départements alsaciens et de la Moselle, après le désastre de 1870 ?

J'ignore si ma grand-mère Julia lisait les journaux, mais je suis sûre que le Kaiser alimentait les conversations de son entourage. La Belle Époque s'achevait, on entendait déjà le bruit des armes et Julia avait quatre frères, tous plus jeunes qu'elle, qui risquaient fort d'être appelés sous les drapeaux.

Permettez-moi de les évoquer brièvement ici.

Joseph Fourcade, tout d'abord. Né en janvier 1884 à Pau, il a effectué en son temps son service militaire au 15e régiment de dragons à Libourne. Il a trente ans lorsqu'il est rappelé à l'activité par le décret de mobilisation générale. Il sera affecté au 118e régiment d'artillerie lourde en décembre 1915.

Sa fiche-matricule nous apprend qu'il fut blessé par son cheval en mettant pied à terre. La blessure entraîna une paralysie radiale gauche partielle. Renvoyé dans ses foyers en juin 1917, il fut réformé et reçut une pension pour invalidité de 20%, puis de 30%.

Il reprendra la chemiserie paternelle, à l'angle de la rue des Arts et de la rue qui n'allait plus tarder à s'appeler la rue du Maréchal Foch.

Jean Fourcade, ensuite. Né en octobre 1889, il a effectué deux ans de service militaire au 18e régiment d'infanterie à Pau, de 1910 à 1912. Il a vingt-quatre ans au moment de la mobilisation générale et ne retournera à la vie civile que cinq ans plus tard, le 2 août 1919.

Intoxiqué par gaz ypérite le 22 avril 1918 à Tricot (Oise), il séjourna plus d'un mois à l'hôpital avant de rejoindre le front. Une citation pour mission parfaitement accomplie en septembre 1918. Croix de guerre avec étoile de bronze.

En 1919, il reprendra sa profession de chemisier, qu'il exercera au n°3 de la rue Henri IV, à Pau.

Joseph et Jean Fourcade
Archives personnelles

Théodore Fourcade, troisième frère de Julia. Né en juin 1894, architecte résidant à Paris, il a tout juste vingt ans lorsque la guerre éclate. D'abord "ajourné pour faiblesse" lors du conseil de révision, il est néanmoins reconnu bon pour le service armé en octobre 1914. Incorporé au 144e régiment d'infanterie en décembre de la même année, il est finalement réformé en mai 1915 "pour bronchite suspecte".

Il reprendra ses activités d'architecte à Paris.

Henri Fourcade, enfin. Né en juillet 1899, il a perdu sa mère très jeune et fut en partie élevé par sa sœur Julia. Il a quinze ans à peine au moment de la mobilisation générale et ne participera pas au conflit.

Après des études d'ingénieur à Paris, il s'installera à Tarbes.

Théodore et Jean Fourcade
Archives personnelles

Julia pouvait enfin respirer : le Kaiser ne lui avait pris aucun de ses frères, mais deux d'entre eux en garderaient néanmoins des séquelles leur vie durant.

mercredi 11 juin 2014

J comme jumelles

J'ai déjà évoqué les deux aînés du couple formé par Maurice Maitreau et Julia Fourcade, Suzanne et Paul, qui firent leur première communion dans l'église de Goès le 17 août 1913. Ils avaient alors respectivement onze et dix ans.

Il est temps maintenant d'évoquer les jumelles, nées quatre mois avant cette cérémonie. Marie-Thérèse et Geneviève ont vu le jour le 19 avril 1913 à Lons, à proximité de Pau, dans une propriété baptisée Auteuil-Longchamp, située sur la route de Bordeaux. Le couple habitait Oloron, mais je suppose que ma grand-mère s'installa dans sa famille lorsque l'accouchement fut proche. À ma connaissance, les naissances de ses enfants furent toutes déclarées à Pau ou à Lons.

Marie-Thérèse et Geneviève Maitreau
Archives personnelles

J'ai très peu de photos des jumelles, à peine six ou sept, dont certaines en très mauvais état. La plus ancienne, au format carte postale, est évidemment celle où les deux bébés assis dans leur landau sourient à l'objectif (comme ils savent tous le faire maintenant, depuis que nous avons en permanence un i-bidule dans la poche).

Vient ensuite une série de quatre photos aux teintes sépia, prises en septembre 1917, d'après les informations à demi effacées inscrites au dos. Les deux sœurs ont alors quatre ans et demi. Elles sont toutes deux vêtues d'une robe blanche, avec des chaussettes qui montent à mi-mollet et des bottines de cuir blanc. À califourchon sur un tronc d'arbre en guise de balançoire, assises en plein air dans des fauteuils d'enfant en osier ou juchées sur un socle qui attend toujours sa statue : il y manque la géolocalisation, mais ce socle de pierre me permet d'affirmer que les photos ont été prises à Bagatelle, la maison de famille devenue mythique aujourd'hui, parce qu'un jour elle fut livrée aux promoteurs immobiliers.

Archives personnelles

Ma mère arbore un nœud dans ses longs cheveux blonds, Geneviève (à qui je ressemblais davantage au même âge) a les cheveux châtains coupés plus courts, sans ruban. Des caractères différents, qui commençaient déjà à s'affirmer ? comment savoir ?

Les deux dernières photos ont manifestement été prises par un photographe professionnel. La première montre les deux petites filles, dans les mêmes robes blanches, avec le même nœud dans les cheveux, entourant leur sœur aînée Suzanne, déjà presque une jeune fille dans sa robe sombre. Il s'agit d'un tirage au format carte postale, avec emplacement pour l'adresse et la correspondance au dos, comme cela se pratiquait à cette époque de culture écrite.

Suzanne et les deux jumelles
Archives personnelles

Enfin, j'ai déjà évoqué dans un précédent billet la photo, plus ancienne que la précédente à mon avis, où Julia pose avec ses quatre enfants dans le studio d'un photographe.

L'histoire des jumelles allait brusquement s'interrompre en 1918 : une annonce dans la presse locale informe que les obsèques de Geneviève Maitreau, cinq ans et demi, auraient lieu le mardi 22 octobre. "On se réunira à l'église St-Joseph, avenue de Bordeaux, à 2 heures ½. En raison des circonstances actuelles, il ne sera pas envoyé de lettres de faire part." La guerre touchait à sa fin, mais l'armistice n'était pas encore signé.


Je n'ai aucune certitude sur le sujet, mais il est vraisemblable que, selon la tradition familiale, la sœur jumelle de ma mère fut victime de la grippe espagnole.

L'épidémie extraordinairement contagieuse, qui avait commencé à se manifester dès le printemps 1918, touchant en priorité les jeunes adultes, connut un premier pic en juin aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis, avant de redoubler de violence précisément en octobre 1918. La mortalité était de dix à trente fois supérieure à celle des épidémies habituelles et elle était principalement due aux complications pulmonaires (surinfections bronchiques et pneumonies chez les sujets affaiblis par le virus).

L'épidémie, ou plutôt la pandémie en raison de son amplitude mondiale, marqua durablement les esprits. En l'absence de statistiques fiables, les spécialistes ont du mal à s'entendre sur les chiffres, mais ils estiment que la moitié de la population mondiale de l'époque fut contaminée et que le nombre des morts dépassa les cinquante millions ! Une sorte de peste moderne, plus meurtrière encore, parce qu'impossible à circonscrire, compte tenu du développement des moyens de transport et des déplacements transcontinentaux.

 Je suis incapable d'imaginer le vide que dut ressentir ma mère, du fait de la perte de sa sœur jumelle, mais je sais qu'elle reporta très vite toute son affection sur sa plus jeune sœur, Jacqueline, née le 1er juillet 1918. La dernière de la fratrie, qui allait aussi se révéler la plus fantasque !

Marie-Thérèse et sa petite soeur Jacqueline
Archives personnelles

mardi 10 juin 2014

I comme images pieuses

Vous connaissez comme moi l'importance des papiers de famille pour faire progresser nos recherches généalogiques et pour illustrer notre histoire familiale. Sans parler de l'émotion qui nous saisit parfois au détour d'une photo un peu floue ou d'une signature malhabile…

Dans son livre(1) intitulé Ma généalogie de siècle en siècle, Marie-Odile Mergnac distingue trois catégories de documents :
  • Ceux qui précisent les dates des événements majeurs (naissance, mariage, décès), comme les extraits d'état civil, les cartes d'identité, les passeports, les livrets de famille,
  • Ceux qui racontent la vie quotidienne de nos parents et grands-parents et nous fournissent d'autres informations biographiques, comme les livrets militaires, les actes notariés, les décorations, les photos, la correspondance ou les journaux intimes,
  • Enfin ceux qui témoignent de l'époque au cours de laquelle ils ont vécu et du contexte historique, comme des tickets de rationnement, des livres de comptes, des journaux ou des revues.

 L'image pieuse se situe sans doute à la frontière entre ces deux dernières catégories : elle fournit éventuellement la date d'un événement particulier (baptême, communion, obsèques), mais elle témoigne aussi des mentalités d'une époque.

Je n'ai pas noté où et quand j'ai retrouvé l'image ci-dessous, ni les deux autres se rapportant au même événement. Sans doute, étaient-elles insérées dans un missel, mais lequel ? j'en ai plusieurs, élégamment reliés de cuir et marqués des initiales de leurs anciens propriétaires, dans ma bibliothèque.



Ces images me permettent tout d'abord de savoir que les deux aînés du couple formé par Maurice Maitreau et Julia Fourcade ont fait leur première communion le même jour, dans l'église de Goès. Rien de surprenant à cela : Suzanne était née en 1902, Paul en 1903, ils n'avaient guère qu'un an d'écart. Elles m'apprennent également qu'à cette date, le couple n'avait pas encore quitté Goès pour Oloron.

Mais elles témoignent également d'une religiosité, non exempte de mièvrerie (les couleurs pastel, les fleurs, les têtes penchées, les mains jointes du personnage à l'arrière-plan), et d'un certain raffinement caractéristique de la Belle Époque (l'ornementation de la première lettre du texte, la découpe du papier, la dorure sur la tranche).

Bref, un très modeste "papier de famille", cette image pieuse, mais qui n'en apporte pas moins sa pierre à l'édifice.



(1) Marie-Odile Mergnac, Ma généalogie de siècle en siècle, Editions Archives & Culture, 2009, 272 pages

lundi 9 juin 2014

H comme histoire de dot et d'héritage

L'histoire débute à la Belle Époque, le 20 novembre 1900, lorsque fut signé le contrat de mariage de Maurice Maitreau et de Julia Fourcade : plusieurs semaines auparavant en réalité, lorsque Maurice (à moins que ce ne fut son père) négocia avec son futur beau-père le montant de la dot !

Les juristes, les sociologues et les historiens s'accordent généralement sur le fait que la dot est apportée par l'épouse (ou plus exactement par la famille de celle-ci) et qu'elle répond à un double objectif : en premier lieu, contribuer aux charges du ménage, dans un milieu où la femme n'exerce pas d'activité rémunérée, et en second lieu, lui garantir des moyens de survie, si l'époux vient à disparaître en premier.

Les Maitreau père et fils surent se montrer suffisamment persuasifs, sans doute, puisque Théodore Fourcade accepta d'attribuer par contrat à son unique fille le quart des biens meubles et immeubles sur sa future succession. Négligeant le fait qu'il avait également quatre fils et qu'il favorisait donc Julia au détriment de ces derniers, qui n'auraient à se partager que les trois quarts restants. Mais n'est-ce pas là l'objet de la dot ? on pourrait en discuter à l'infini…

Théodore Fourcade et ses quatre fils
Archives personnelles

Ce contrat de mariage recelait donc une bombe à retardement.

La mère de Julia, Eugénie Caperet, décéda la première, peu de temps avant le début de la guerre de 1914-1918. Il fallut néanmoins attendre la fin du conflit pour liquider la communauté qui existait entre Théodore Fourcade et son épouse, mariés sans contrat. Ce qui fut fait le 25 juillet 1921.

Théodore, déjà propriétaire, se retrouvait ainsi à la tête d'une somme rondelette. Lui vint alors l'idée de rééquilibrer le partage entre ses héritiers. En 1923, il fit quatre paquets de titres et les déposa dans quatre coffres, ouverts au nom de ses quatre fils dans une agence bancaire. Gardant quand même par devers lui les clefs desdits coffres !

Deux années s'écoulèrent. Théodore avait maintenant soixante-dix ans et sa santé déclinait. Cette affaire le tracassait. Il avait déjà rédigé deux notes à ce sujet, il en rédigea une troisième à l'intention de son notaire, dans laquelle il regrettait d'avoir consenti cette fameuse donation du quart de sa succession à sa fille. Le notaire lui expliqua que, malheureusement, la donation était irrévocable.

À quelque temps de là, Théodore fit donc appeler ses fils, sortit de l'armoire à glace qui trônait dans sa chambre les quatre paquets auparavant déposés dans les coffres et remit à chacun la part qui lui revenait. C'est du moins ce qui ressort des attendus d'un arrêt de la cour d'appel de Pau, prononcé dix ans plus tard.

Le feu allait couver sous la cendre pendant quelques années encore. La mort de Théodore Fourcade en octobre 1928 déclencha les opérations de succession, en même temps que l'ouverture des hostilités. Les époux Maitreau (Maurice usant de toute sa persuasion envers son épouse ? Julia avait de toutes façons besoin de l'autorisation de son mari pour ester en justice) contestèrent le montant de la succession : où donc étaient passées les sommes résultant de la liquidation de la communauté Fourcade-Caperet, sept ans auparavant ? Théodore n'était pas homme à claquer sa fortune, son "existence simple, laborieuse et économique" en attestait aux yeux de tous.

S'ensuivit alors une kyrielle d'actes juridiques, plainte, procès, premier jugement, vente sur licitation(1) de la maison de famille, adjudication de la maison en question à l'un des quatre frères, second procès, appel…

L'affaire divisa la famille en deux clans apparemment irréconciliables : d'un côté ceux qui reconnurent avoir bénéficié de libéralités de la part de leur père et qui acceptèrent de rapporter les fonds à la succession ; de l'autre ceux qui nièrent, plus ou moins maladroitement, avant de se livrer à ce que le tribunal qualifia de "demi-aveu". Ma grand-mère avait quatre frères, je n'en ai jamais connu que deux.

Bien loin de moi l'idée de porter un jugement sur les attitudes des uns et des autres, les décennies on passé, les modes de vie ont changé, la société s'est transformée…

Je constate simplement que cette dot, sorte d'à-valoir sur un héritage futur, a d'abord tardé à venir contribuer aux charges du ménage, puisqu'elle ne devait être versée qu'après la mort du donateur. Plusieurs longues années après, même, compte tenu de l'imbroglio juridique brièvement évoqué ci-dessus.

A-t-elle ensuite assuré des moyens d'existence à ma grand-mère devenue veuve à la fin de l'année 1939 ? Pas davantage, je pense, pour la simple raison que le contexte économique de la Belle Époque, déjà fortement mis à mal par le premier conflit mondial et la crise de l'entre-deux-guerres, allait encore radicalement changer pendant les dernières années de la vie de Julia.

J'ai donc envie de dire : tout ça pour ça ? Inutile de préciser que ces sujets n'étaient jamais abordés en présence des enfants. Il m'a fallu attendre d'avoir accès à divers papiers de famille pour connaître le fin mot de l'histoire.




(1) Vente aux enchères d'un bien en indivision successorale.

samedi 7 juin 2014

G comme Gavarnie

Situé dans le département des Hautes-Pyrénées, le cirque de Gavarnie est un cirque d'origine glaciaire. Une cascade dégringole le long de la paroi rocheuse sur plus de quatre cents mètres de hauteur ; elle alimente un torrent qui prendra plus loin le nom de gave de Pau.

Julia Fourcade, avec son mari et son fils
Archives personnelles

C'est apparemment dans ce cirque que s'aventure Julia dans cet étrange équipage. En tête marche son fils Paul, tenant par la bride l'âne (ou le mulet ?) sur lequel est juchée ma grand-mère. Puis viennent son époux Maurice et un deuxième animal.

Nous sommes vraisemblablement au début des années trente.

Je ne puis m'empêcher de sourire. Certes, mon oncle Paul a revêtu une tenue relativement sport pour l'époque : pantalon de toile, veston de tweed et robustes chaussures, mais il n'en a pas abandonné pour autant la cravate, ni le feutre, ni la pochette. Mon grand-père a pour sa part conservé son costume trois pièces et son chapeau. Sa cravate est nouée sur un col à coins cassés qu'il arborera jusqu'à la fin de sa vie.

Et que dire de Julia ? Elle n'a ni gants, ni chapeau, seules concessions à la rusticité de l'endroit. Elle se protège des ardeurs du soleil sous une ombrelle qu'elle tient crânement au-dessus de sa tête. Et c'est bien un sac à main que j'aperçois sur ses genoux. Une question, à ce propos : monterait-elle à califourchon ? Le barda sur l'encolure de l'animal ne permet pas de le savoir… car, à ma connaissance, ma grand-mère n'a de toute sa vie jamais porté de pantalon !

Julia m'a d'ailleurs souvent raconté qu'à son époque les femmes qui pratiquaient l'équitation montaient en amazone, avec une tenue et une selle spécialement conçues à cet effet, mais à mon grand regret je n'ai aucune photo d'elle dans de telles circonstances.

J'imagine que le couple était en villégiature dans la région. Nous sommes en effet à une centaine de kilomètres de Pau, cent-vingt kilomètres d'Oloron et plus de deux cent vingt kilomètres de Toulouse, où mes grands-parents résidaient vers 1935. La lumière est une lumière d'été, avec des ombres courtes comme elles le sont en milieu de journée.

Est-ce à l'hôtel des Voyageurs qu'ils ont loué leurs montures ? Cet établissement avait vu passé nombre de "pyrénéistes", dont le comte Henry Russell(1), un original qui a une avenue à son nom à Pau. L'histoire ne le dit pas.

Je remarque aussi que les sœurs de Paul sont absentes de la photo : cela peut se comprendre pour Suzanne, qui s'est mariée en 1929, mais où sont ma mère et sa plus jeune sœur, Jacqueline ? Et qui a pris cet instantané ? Autant de questions qui risquent de demeurer pour toujours sans réponse…



(1) C'est Henry Russel-Killough (1834-1909), d'abord voyageur, puis infatigable explorateur des sommets pyrénéens, qui a inspiré à Jules Verne le personnage de Phileas Fogg.

vendredi 6 juin 2014

F comme fourchette en fer

Lorsque Maurice Maitreau et son épouse Julia Fourcade demeuraient à Goès, dans les abords immédiats d'Oloron, ma grand-mère rendait régulièrement visite à ses parents, qui demeuraient à Pau.

Avant la guerre de 1914-1918, le trajet d'une trentaine de kilomètres s'effectuait le plus souvent en voiture à cheval. Laissant à main droite les maisons perchées au-dessus du gave sur les hauteurs de Sainte-Marie, la route remonte la vallée d'Ossau, avant de bifurquer vers le nord-est en direction de Gan et de Jurançon et de franchir le gave de Pau au pied du château.

Oloron-Sainte-Marie, maisons au bord du gave
Archives personnelles

Par beau temps, la vue est magnifique sur la chaîne des Pyrénées, avec la majestueuse silhouette du Pic du Midi d'Ossau qui se détache dans le lointain. Mais le parcours vallonné, fait d'une succession de côtes, éprouvait les chevaux et il était d'usage de faire une pause à mi-chemin, au sommet de la côte de Belair, où une auberge accueillait les voyageurs.


D'Oloron à Pau en passant par la côte de Belair
Carte IGN

La légende familiale veut que Julia aurait toujours refusé d'y prendre la moindre collation, au prétexte que les fourchettes et les couteaux y étaient en "fer" ! Ma grand-mère ne tolérait que les couverts en argent ou, éventuellement, en métal argenté.

C'est sans doute pour cette raison qu'elle entreprit, dès mon plus jeune âge, de me constituer une "ménagère" en provenance d'un orfèvre dont la réputation remonte à Napoléon III. À neuf ans, j'appréciais modérément de recevoir six petites cuillers en guise de cadeau, mais l'âge venant, j'ai appris à apprécier les tables dressées avec élégance…