lundi 17 mars 2014

"Collectionneurs d'ancêtres" versus "story telling"


C'était le sujet de mes réflexions en revenant d'une réunion organisée par la Revue française de généalogie, dans le cadre des Matins malins, par un samedi de mars magnifiquement ensoleillé.


De ce côté-ci de l'Atlantique, il est de bon ton de regarder les collectionneurs d'ancêtres avec une certaine condescendance. Vous savez, ces généalogistes amateurs qui s'efforceraient d'accrocher un maximum de feuilles aux branches de leurs arbres et se contenteraient des trois événements majeurs, baptême, mariage, sépulture, sans chercher à en savoir davantage sur les individus.

Certains accusent même les collectionneurs en question de piquer sans vergogne des branches entières pour les greffer sur leur arbre personnel, par un astucieux copier-coller, afin d'afficher un score impressionnant. Et je me suis laissé dire que des petits futés publiaient volontairement des informations partiellement erronées, de façon à identifier les indélicats ! Erreurs qui se propageraient ensuite de façon virale…

Chacun fait comme il l'entend et je ne jetterai pas la première pierre aux collectionneurs d'ancêtres. Après tout, si j'en crois le petit Larousse, la généalogie consiste d'abord à établir la liste des membres d'une famille, à en rechercher les origines et à en étudier la composition.

Simplement, de nos jours, la mise en ligne de l'état civil et des registres paroissiaux dans la presque totalité des départements de l'hexagone (Hautes-Pyrénées et Gers, ne croyez pas que vous allez passer au travers des mailles du filet, je vous ai à l'œil et vous attends toujours avec impatience !) a rendu la tâche nettement plus aisée. Alors qu'il fallait auparavant échanger de multiples courriers avec les services d'archives et patienter de longues semaines avant de trouver (ou pas) une réponse dans la boîte aux lettres, il suffit maintenant de quelques heures pour reconstituer une branche sur plusieurs générations. Ce qui a modifié notre conception de la généalogie.

Nous souhaitons désormais en savoir davantage sur ceux qui nous ont précédés. Une fois la structure montée et installée, nous avons envie d'y accrocher un décor, de mettre en scène la pièce, de donner vie aux personnages… bref, de raconter une histoire (ne me faites pas dire n'importe quoi, hein : il ne s'agit pas d'écrire un roman).

C'est là, à mon avis, que le "story telling" trouve sa place. Mais de quoi s'agit-il et pourquoi déclenche-t-il parfois des réactions de rejet quasi épidermiques ?

Le "story telling" est une technique de communication qui s'est développée en premier lieu en Amérique du Nord, il y a déjà une trentaine d'années, aussi bien dans le marketing et le monde de l'entreprise que dans la sphère politique. Comme son nom l'indique, il s'agit avant tout de raconter une histoire, de façon à capter l'attention de l'auditoire, en sollicitant son imagination plutôt que sa raison. Celui qui n'a jamais fantasmé sur George Clooney en achetant ses capsules de café ne peut pas comprendre ! "George Clooney is inside" !

Cette technique pourrait être comparée aux contes pour enfants, qui véhiculent souvent un message moral au-delà du simple récit, sans que le jeune auditoire en ait véritablement conscience. Ou aux légendes qui expriment de façon imagée notre conception du monde.

Les conseillers en communication auprès des hommes politiques, les fameux "spin doctors", se sont approprié le procédé. Mais en accordant une importance démesurée à l'image, en jouant exclusivement sur les émotions, en faisant vibrer la corde sensible au détriment des arguments rationnels et de véritables programmes d'action, ils ont rendu le "story telling" suspect aux yeux des observateurs avisés. On leur reproche entre autres turpitudes de rendre floue et perméable la frontière entre vie publique et vie privée, quand on ne les taxe pas carrément de manipuler les électeurs.

Revenons à la généalogie. En quoi le "story telling" peut-il nous être utile ?

Je commencerai par une question : vous avez déjà essayé de capter l'attention de votre auditoire avec une liste de noms et une succession de dates ? bon, je sais, certains acteurs ont tellement de talent qu'ils réussiraient à nous passionner avec la lecture de l'annuaire… mais les autres ?

C'est une question de contenu. Simplement, nous ne disposons pas des mêmes éléments, selon le degré de proximité que nous avons avec nos ancêtres. J'utiliserai l'image  de l'arbre généalogique en éventail, constitué  par des demi-cercles concentriques.

Le premier cercle est celui de nos plus proches parents. Si nous avons la chance de les avoir encore auprès de nous, nous pouvons les interroger, faire appel à leurs souvenirs, solliciter des récits et des anecdotes. En gardant toutefois à l'esprit que la mémoire est sélective : vous obtiendrez non pas "la" vérité, mais leur vérité. C'est ainsi que se forment les légendes familiales, enjolivées au fil du temps par les narrateurs successifs… gare aux déceptions, quand on tente de les vérifier !

Les Américains ont une façon bien à eux de nous faire toucher du doigt l'urgence d'une telle collecte. En nous posant trois questions : savez-vous quelle fut la première maladie infantile de votre mère ? quel fut le premier enterrement auquel votre père assista ? quel était le coin de pêche favori de votre grand-père ? Je crois qu'il ne faut pas s'arrêter à la formulation, mais simplement mesurer combien la mémoire de l'histoire familiale est fragile. Rappelez-vous : combien de fois, avez-vous dit "si j'avais su…", "pourquoi n'ai-je pas posé la question quand il était encore temps…", "qui diable sont ces personnes sur la photo, là…".

Le deuxième cercle est constitué par les parents qui ne sont plus de ce monde et que nous n'avons peut-être pas connus, mais pour lesquels nous disposons de quantité d'éléments : photos, bijoux, cartes postales, correspondance, coupures de journaux, diplômes, médailles, papiers de toutes sortes, qui nous fournissent quantité d'indices sur leur façon de vivre et de s'habiller, sur leurs goûts et même sur leurs traits de caractère. Attention, là encore on touche parfois à quelque chose de très personnel, me direz-vous. Certes, mais qui n'a pas sauté de joie en découvrant un paquet de lettres ou un journal intime ? Notre côté Saint-Simon regardant par le trou de la serrure, sans doute. Éléments à manipuler avec précaution, donc, de façon à ne pas heurter l'entourage, mais pourquoi s'interdire de les utiliser ? Sans virer au déballage. C'est une question de tact.

Le troisième cercle est déjà plus lointain. Pour peu que les ancêtres en question ne sachent pas signer, nous avons le sentiment de ne disposer d'aucun élément à leur sujet. Ils ont pourtant certainement laissé des traces dans les archives, signé des contrats, assisté à des événements, participé à des manifestations de toutes sortes et c'est ici que le généalogiste croise le chemin de l'historien. Les livres, les revues spécialisées et les stages de formation ne manquent pas pour vous expliquer comment procéder.

Donc, vous l'aurez compris, je suis plutôt favorable au "story telling" dûment documenté, s'il est utilisé avec intelligence et discernement. Vous ai-je convaincus ?

lundi 10 mars 2014

Connaissez-vous Lucien Bodard ?


Je m'interroge encore sur mes objectifs généalogiques, après cinq années de pratique intensive : rechercher mes racines ? redonner chair aux ombres captées par le photographe ? détricoter quelques légendes familiales ? mesurer l'impact de l'histoire sur la vie quotidienne de mes ancêtres ?

Je ne cherche nullement à remonter jusqu'à quelque roi mérovingien oublié ou quelque improbable guerrier viking. Je reste dubitative sur l'intérêt de révéler des liens de lointaine parenté entre adversaires politiques d'aujourd'hui. Je ne fais pas davantage partie de ces généalogistes qui recherchent activement un cousinage avec telle ou telle célébrité. En principe… et, d'ailleurs, comment s'y prendre ?

Je suis par ailleurs persuadée que mes ancêtres appartenaient à l'écrasante majorité des agriculteurs, des artisans et des soldats anonymes qui, nous disent les historiens, ont au fil des siècles formé le peuple de France. Si ceux qui m'ont précédée ont parfois gravi quelques échelons de l'échelle sociale, ils n'ont, à ma connaissance, laissé aucune trace dans la mémoire collective.

Mais la curiosité est l'une des qualités du généalogiste, qu'il soit amateur ou professionnel. Aussi ai-je craqué, lorsque j'ai découvert l'option proposée par Geneanet ; je l'avoue volontiers. Sur la page d'accueil, j'ai cliqué sur "Comparer l'arbre" et j'ai coché la case "Cousinages célèbres (Geneastar)". Ma foi, qui ne risque rien…

La réponse est tombée au bout de quelques minutes : trois cousinages, rien que ça, avec trois écrivains, dont deux ne m'étaient pas tout à fait inconnus. J'ai choisi de vous parler aujourd'hui de celui qui m'est le plus familier, Lucien Bodard, journaliste et écrivain, né à Chongqing (Chine) en 1914 et décédé à Paris en 1998.

Portrait de Lucien Bodard
Source kmalden.centerblog.net

J'ai découvert Lucien Bodard d'une façon plutôt inattendue. J'étais encore étudiante et j'effectuais un stage au siège d'une société internationale, dans les beaux quartiers de Paris. Je faisais office d'assistante auprès d'un cadre aux attributions mal définies. Je ne me rappelle plus à quoi il occupait ses matinées, mais je me souviens parfaitement qu'il consacrait la moitié de ses après-midi à la lecture du Monde. À mon avis, l'entreprise l'avait recruté moins pour ses compétences intrinsèques que pour son carnet d'adresses auprès d'une haute administration qu'il avait quittée pour "pantoufler" dans le civil.

Un matin, un homme a fait une entrée fracassante dans le bureau. Il estimait que son père était mis en cause d'une façon déshonorante par Lucien Bodard, dans le livre que ce dernier venait de publier sur la guerre d'Indochine.

Le fils en question passa les deux journées suivantes à rédiger une lettre de protestation dont il venait, à intervalles réguliers, soumettre les versions successives à l'ancien fonctionnaire. L'occasion pour moi de constater que l'entreprise, qui mettait tout en œuvre pour contrôler la présence de son personnel dans les bureaux (horloge pointeuse, appariteurs bloquant les escaliers quinze minutes avant l'heure de sortie…) ne semblait guère se soucier de la productivité de ses employés et de ses cadres durant les heures ouvrables ! Passons…

Cet incident aiguisa ma curiosité, vous vous en doutez, et je m'empressai d'acheter le livre en question. C'est sans doute de cette époque que date mon intérêt pour le continent asiatique. Le torrent verbal, le style foisonnant, les multiples anecdotes et digressions de ce conteur génial y sont sûrement pour quelque chose.

Lucien Bodard, nous dit un article de l'Encyclopædia Universalis abondamment repris par Wikipédia, était le fils d'un diplomate en poste en Chine au moment de sa naissance, en janvier 1914. Le jeune Lucien y passera les dix premières années de sa vie, avant de rentrer en France poursuivre ses études. Trois de ses romans, Monsieur le Consul (Prix Interallié 1973), Le Fils du Consul (1975) et Anne Marie (Prix Goncourt 1981), largement autobiographiques, retracent de façon magistrale cette période.

On le retrouve journaliste, grand reporter pour le compte de France-Soir, correspondant de guerre en Indochine jusqu'à la chute de Dien Bien Phu. Voici le portrait que trace de lui Jacques Chancel(1), lors de leur première rencontre à l'hôtel Continental, à Saigon :
"Bodard nous attendait, enfoncé dans un fauteuil d'osier. J'observais ses yeux de Chinois, son corps lourd, ses vêtements fripés. La non-élégance lui était un luxe. Je découvrais sa gueule, je connaissais sa plume remuante d'adjectifs et d'envolées lyriques. Le grand journaliste de France-Soir, visage froid, regard perdu, cigarette aux lèvres sur laquelle il tirait à petits coups, semblait me deviner."

La scène se passait en 1948. Cinquante-trois ans plus tard, je suis allée boire un thé dans le jardin de cet hôtel mythique. L'atmosphère y était redevenue nonchalante, à l'écart de la circulation de l'ex-avenue Catinat, rebaptisée Dong Khoi.

Lucien Bodard quitta Saigon peu de temps après le désastre subi par l'armée française dans la cuvette de Dien Bien Phu, en mai 1954. Événement d'actualité qui constitue par ailleurs mon premier souvenir radiophonique : je revois le petit poste dans son coffre en bois verni noir, posé sur un meuble bas dans la salle à manger, mes parents et ma grand-mère assis en rond, tendus dans leurs fauteuils, à l'écoute des nouvelles alarmantes diffusées par son haut-parleur, et j'ai encore dans l'oreille la voix tremblante du speaker (comme on disait alors).

Lucien Bodard poursuivit sa carrière de journaliste et d'écrivain, à jamais fasciné par l'Extrême-Orient. En attestent d'autres livres qui figurent sur les rayonnages de ma bibliothèque : La Vallée des roses, La Duchesse, Les Grandes Murailles… Il fit également des apparitions dans plusieurs films, incarnant par exemple le cardinal Bertrand dans le film de Jean-Jacques Annaud, Au nom de la rose.

Il avait ce qu'il est convenu d'appeler "une gueule" et me faisait penser à ces bouddhas chinois, les yeux mi-clos, double bedaine et triple menton, auxquels, par un étrange mimétisme, il ressemblait de plus en plus, vers la fin de sa vie. Il est décédé à Paris en mars 1998, à l'âge de 84 ans.

Nos ancêtres communs, le couple  formé par René Hallet et Louise Vaillant, s'étaient mariés dans l'église Saint-Aubin, au Louroux-Béconnais (dans l'actuel département du Maine-et-Loire), le 27 novembre 1683. La mère de Lucien Bodard, Anne Marie Greffier, la fameuse Anne Marie du roman éponyme, descend à la sixième génération de leur fils Jean.

Finalement, j'ai peut-être trouvé un début de réponse à ma question initiale : la généalogie ne fournit-elle pas l'occasion de mêler récits et souvenirs personnels, dans de courts billets comme celui-ci ?


(1) Jacques Chancel, La nuit attendra, Flammarion, 2013, page 58

lundi 3 mars 2014

Vous avez dit M comme métier ?


Voilà, je cherchais une idée pour illustrer le thème du mois de mars proposé par Sophie Boudarel et j'ai découvert de nouvelles fonctionnalités du logiciel Heredis. Je ne sais pas si elles sont réellement nouvelles, mais disons qu'elles m'avaient échappé jusqu'à ce jour.

Savez-vous que vous pouvez ajouter des professions dans le dictionnaire du même nom ? Jusqu'à présent, je tapais "tailleur d'habits" ou "employé de chemins de fer" dans le champ prévu à cet effet et le logiciel reconnaissait par défaut le premier mot, qui venait ainsi enrichir la liste des professions. Si je voulais faire ensuite un tri pour identifier tous mes ancêtres exerçant le même métier, j'avais de grandes chances  de voir figurer dans la liste les tailleurs de pierre avec les tailleurs d'habits, et les employés de bureau ou de commerce avec ceux des chemins de fer !

C'est là qu'intervient une subtilité : vous allez dans le champ "profession" du module de saisie, vous sélectionnez le texte "tailleur d'habits", vous cliquez sur la petite flèche située à droite et hop ! ce nouveau métier est enregistré dans la base de données.


Deuxième astuce : vous pouvez ajouter des variantes à une profession. Les cultivateurs, fermiers, métayers, laboureurs, closiers, bordagers (et j'en oublie sûrement) sont tous des agriculteurs, non ? Alors, comment faire si je veux savoir combien de personnes figurant dans ma base de données ont travaillé la terre ? c'est simple, en ajoutant des variantes à la profession d'agriculteur, comme on ajoute des variantes orthographiques à un patronyme.


Troisième astuce, qui découle de la précédente : la possibilité de tri par profession, incluant les variantes définies précédemment. Désormais, je vais dans la palette "Individus", je sélectionne le critère "Identité", je choisis le champ "profession", je clique sur la petite loupe pour dire "contient", j'ajoute "agriculteur", je lance la recherche et hop ! voilà 585 individus qui apparaissent, sur les 2 974 pour lesquels j'ai indiqué une profession. Deux seulement sont qualifiés d'agriculteurs dans les actes, mais il faut compter aussi les 245 cultivateurs, les 193 laboureurs, les 31 closiers… je vous fais grâce des autres !


Je note au passage que je peux afficher cette liste par ordre alphabétique des patronymes, par ordre chronologique ou par date de modification. De quoi répondre largement à mes attentes.

J'en ai aussitôt profité pour voir quelles étaient les professions les mieux représentées. Eh bien, ce sont les religieux qui arrivent en tête : ils ne sont pas moins de 757, avec leurs variantes (prêtre, chanoine, diacre, clerc de l'église, clerc tonsuré). Normal, je note systématiquement l'officiant religieux lorsque j'enregistre un acte de baptême, de mariage ou de sépulture.

Ils sont suivis par les agriculteurs déjà évoqués, sans compter les journaliers (129) et les domestiques (68) que j'ai laissés à part, mais qui travaillaient vraisemblablement aussi sur des exploitations agricoles. Jusque-là rien de bien surprenant.

J'ai plus de mal avec les "propriétaires" (175), qui apparaissent dans les actes au XIXe siècle : à quelle catégorie les rattacher ? Exploitent-ils eux-mêmes les terres qu'ils possèdent ou se rapprochent-ils plutôt des "rentiers" (21), qui fleurissent à la même époque ? La distinction entre les deux recouvrait-elle une réalité ou dépendait-elle simplement du bon vouloir de l'officier de l'état civil ?

Viennent ensuite les artisans, dispersés dans mes statistiques selon leur spécialité : 85 tisserands, 38 cordonniers, 30 menuisiers, 25 meuniers… J'allais oublier les "maréchaux", qui n'ont rien à voir avec les militaires, mais qui étaient chargés de ferrer les animaux de trait, chevaux mais aussi bœufs de labour, et de les soigner à l'occasion. C'était le métier de Pierre Mestreau au XVIIe siècle, mon plus lointain ancêtre du côté de mon grand-père maternel.

Je terminerai ce billet par trois métiers qui m'ont d'abord intriguée lorsque je les ai rencontrés pour la première fois : le poupelier, le tireur d'étain et le maréchal en œuvres blanches !

Mes ancêtres poupeliers sont originaires du nord de la Mayenne et faisaient commerce de chanvre ou de lin en bottes appelées "poupées", d'où leur nom. Mon tireur d'étain vivait dans la même région, mais il cardait la laine pour en faire des estames ou estaings. Enfin le maréchal en œuvres blanches n'était autre qu'un taillandier, c'est-à-dire un artisan qui fabriquait des outils tranchants, dont la lame blanchissait sous l'effet de l'affûtage.

Le taillandier
Source gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

Sur ces bonnes paroles, je me demande si je ne vais pas faire un tour en librairie, pour acquérir un dictionnaire des métiers ? à moins de le commander directement par Internet, mais ce n'est pas le même plaisir…

lundi 24 février 2014

Ancêtres et climatologie


J'évoquais dans un précédent billet la bibliothèque d'une généablogueuse, avec l'idée de vous faire part de temps en temps de mes lectures, dans la mesure où elles pourraient avoir un lien avec la vie de nos ancêtres.

Commençons aujourd'hui par le livre d'Emmanuel Le Roy Ladurie intitulé Trente-trois questions sur l'histoire du climat(1) (rassurez-vous, je vais tenter de résumer). En quoi cet ouvrage peut-il être intéressant pour le généalogiste amateur ?


Tout d'abord, l'historien cherche à savoir s'il existe des liens entre les variations du climat et les crises, aussi bien économiques que sanitaires, que la France a connues au cours de ces derniers siècles. En d'autres termes, les épisodes de grand froid, une pluviosité anormalement abondante ou des canicules ont-elles entraîné famines et épidémies dans la population ?

La réponse est oui. Une météo défavorable a un impact direct sur le niveau des récoltes, avec son cortège de sous-alimentation et de moindre résistance aux maladies, d'épidémies et de surmortalité. De la même manière, des étés excessivement chauds ont un effet sur le niveau des rivières et des nappes phréatiques, les eaux infectées entraînant des dysenteries et une mortalité infantile plus élevée que de coutume.

Emmanuel Le Roy Ladurie évoque également dans ce livre le petit âge glaciaire (PAG, pour les amateurs de sigles) que l'Europe a connu de 1300 à 1860, avec deux pics, appelés "hyper PAG" :
  • Le premier de 1570 à 1630 environ,
  • Le second de 1815 à 1855 ou 1860.

Il évoque les conséquences néfastes sur la population de certains épisodes météorologiques désastreux, en distinguant selon leur gravité famines, disettes et disettes larvées.

À titre d'exemple, durant le règne de Louis XIV, la famine de 1693-1694 aurait provoqué 1,3 million de morts et celle de 1709, le "grand hiver" de triste mémoire, 600 000 morts dans une France qui ne comptait alors que 20 millions d'habitants. Les disettes sont certes moins apocalyptiques, mais celle de 1740 a tout de même entraîné de 80 000 à 100 000 morts !

L'auteur analyse de façon détaillée de longues périodes de l'histoire de l'Europe, et plus particulièrement de la France. Il précise les dates des famines, des grandes inondations et des canicules, ce qui pourrait éclairer de façon significative la lecture des registres paroissiaux. Qui ne s'est pas déjà interrogé devant la longue liste des actes de sépulture qui se succèdent tout à coup, au détour d'une page ?

 L'auteur fait également le lien entre les variations climatiques et les crises politiques, tout en soulignant que les conséquences néfastes de la météorologie sur la population ne sont qu'un élément parmi d'autres, et non pas la cause unique des révolutions.

En complément, un tableau des températures moyennes mensuelles en Île-de-France pour les années 1676 à 2010 est annexé à la fin du livre. Il fait ressortir les épisodes anormalement chauds et anormalement froids.

J'ajouterai, pour les curieux, les différentes méthodes mises en œuvre pour appréhender les variations du climat à une époque où les relevés systématiques de données n'avaient pas cours. Emmanuel Le Roy Ladurie cite l'étude de la croissance des arbres (dendrochronologie), les dates des vendanges, l'étude de l'avancée et du recul des glaciers alpins, l'apparition ou la disparition des pollens enfouis dans les différentes couches des tourbières… et le déroulement de cérémonies religieuses (rogations) en cas de sécheresse ou de pluviosité excessive !

Une lecture enrichissante, donc, qui permet d'imaginer les aléas du climat auxquels nos ancêtres ont été confrontés.



(1) Emmanuel Le Roy Ladurie, Entretiens avec Anouchka Vasak, Trente-trois questions sur l'histoire du climat, Du Moyen Âge à nos jours, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2010, 185 pages

lundi 17 février 2014

La bibliothèque d'une généablogueuse


J'appartiens à une génération pour laquelle le livre occupe une place centrale dans l'acquisition des connaissances. Lorsque je cherche à me documenter sur un nouveau sujet, mon premier réflexe est d'aller faire un tour en librairie et je ne m'éloigne jamais de mon camp de base sans placer dans la valise un nombre de volumes d'autant plus important que la durée estimée du voyage est longue.

Source Photo Pin

Inutile de préciser que chaque pièce de l'appartement comporte des étagères. Le rangement d'un livre après lecture entraîne parfois le déménagement de plusieurs rayons de la bibliothèque, avec allées et venues d'une pièce à l'autre.

J'ai cherché, il y a quelques années, à en faire l'inventaire. Chaque nouvelle acquisition donne en principe lieu à une entrée dans un tableau Excel, ce qui me permet des tris selon divers critères. Il y manque juste une colonne pour une localisation précise, d'où de temps à autre des recherches qui me laissent dubitative : où diable ai-je bien pu ranger ce fichu bouquin ?

Ce long préambule pour vous parler de quelques livres en rapport avec notre passion commune, la généalogie. J'ai cherché à savoir quelle était ma documentation sur le sujet, accumulée au gré de mes envies, et j'ai été surprise par le nombre d'ouvrages en ma possession !

Je pourrais les classer en plusieurs rubriques.

Les ouvrages généralistes, tout d'abord, qui permettent de démarrer d'un bon pied, comme Réussir sa généalogie, de Jean-Louis Beaucarnot, ou Ma généalogie de siècle en siècle, de Marie-Odile Mergnac. J'y reviens encore, pour vérifier le calcul des degrés de parenté ou y chercher un élan nouveau.

J'ajouterai à cette première liste quelques outils à mon sens indispensables : Geneanet.org mode d'emploi, de Guillaume de Morant, Classer les papiers de famille, de Myriam Provence, ou le Manuel de paléographie moderne du XVIe au XVIIIe siècle à l'usage des généalogistes,  de Béatrice Beaucourt-Vicidomini. Même si rien ne remplace la pratique et la persévérance en ce domaine.

Viennent ensuite les livres des collections "Archives et Culture" et "Autrement", qui permettent d'affiner un sujet précis : Découvrir la carrière militaire d'un ancêtre, d'Yves Buffetaut, Retrouver un ancêtre maire ou conseiller municipal ou Explorer les archives du commerce, de Marie-Odile Mergnac…

Arrive le moment où nous avons tous envie d'en savoir davantage sur nos ancêtres, leur environnement et leur mode de vie. Jean-Louis Beaucarnot et Thierry Sabot répondent à cette attente, le premier avec Qui étaient nos ancêtres ? et d'autres livres de la même veine, et le second avec une collection qui a commencé par Nos ancêtres et les mentions insolites des registres paroissiaux et se poursuit pour notre plus grand plaisir au rythme de deux parutions par an.

La géographie a aussi son mot à dire et les ouvrages régionalistes, qui font souvent la part belle aux cartes postales anciennes, sont légion. Chacun y puise des informations selon sa ou ses terres d'origine.

De la généalogie à l'histoire, il n'y a qu'un pas et nous éprouvons vite le besoin de situer nos aïeux dans la longue chaîne des événements politiques, économiques, sociaux, religieux, culturels… qui ont jalonné l'histoire de notre pays. Qui n'a pas à portée de main le fameux Contexte, guide chrono-thématique de Thierry Sabot ? D'autres ouvrages permettent d'approfondir nos connaissances sur une période particulière. Je citerai ici, à titre d'exemple, Les Français sous Louis XV de Guy Chaussinand-Nogaret, L'Ancien Régime, institutions et société, de François Bluche, ou Le Second Empire de Pierre Miquel. Il en existe bien sûr quantité d'autres.

Cette activité de généalogiste amateur donnant lieu à la rédaction d'un blog, je consulte aussi régulièrement quelques incontournables : La grammaire pour tous (Bescherelle), le Larousse de la conjugaison, un dictionnaire des synonymes et un guide de ponctuation. Et je me méfie comme de la peste du soi-disant correcteur orthographique  de mon logiciel de traitement de texte !

Reste à évoquer enfin quelques pépites qui n'entrent dans aucune des rubriques précédentes : Secrets de famille et psychogénéalogie, de Véronique Tison-Le Guernigou, Trente-trois questions sur l'histoire du climat, d'Emmanuel Le Roy Ladurie et Anouchka Vasak ou Le goût de l'archive, d'Arlette Farge.

J'y reviendrai dans de prochains billets, si vous me le permettez.

lundi 10 février 2014

Bachelier sous Louis XVIII


J'évoquais la semaine dernière le cahier dans lequel mon arrière-arrière-grand-père François Morel avait recopié ses diplômes, ses ordres de mission et ses états de services.

Source Archives personnelles

En première page figure son diplôme de bachelier ès lettres, dont voici le texte :
"Nous, Baron Georges Cuvier, Officier de l'ordre royal de la
Légion d'honneur, Conseiller d'Etat, l'un des 40 de l'Académie
française, secrétaire perpétuel de celle des sciences, exerçant les
fonctions de Président du Conseil royal de l'Instruction publique,
vu le certificat d'aptitude au grade de Bachelier ès-lettres accordé
le 10 octobre 1821 par le Doyen et les Professeurs de la faculté des
lettres, Académie de Nismes, au sieur Morel, François Maurice
né à Peyrus, département de la Drôme, le 22 novembre 1800 ;
vu l'approbation donnée à ce certificat par le Recteur de la dite
Académie ; ratifiant le susdit certificat ; donnons, par ces présentes,
au dit sieur Morel, le diplôme de Bachelier ès-lettres pour en
jouir avec les droits et prérogatives qui y sont attachés par les
lois et règlemens, tant dans l'ordre civil que dans l'ordre des
fonctions de l'Université.
"

Dans ma naïveté, je trouvais que bachelier à vingt-et-un ans, bon… il n'y avait pas de quoi vraiment pavoiser. Et puis j'ai eu l'idée de faire des recherches.

J'ai d'abord découvert que le baccalauréat avait été créé en 1808, soit seulement treize ans auparavant ! Inutile de préciser que, l'instruction n'étant pas obligatoire à cette époque, les candidats et, partant, les diplômés furent fort peu nombreux lors des premières sessions : à peine 31 bacheliers en 1809, première année de l'examen, quelques centaines ou quelques milliers les années suivantes, avec un pic de 4 503 bacheliers en 1821(1). Précisément l'année où François Morel décroche le fameux diplôme.

Quelques précisions. Le décret du 17 mars 1808 a institué trois grades universitaires, baccalauréat, licence et doctorat, qui sont conférés par les Facultés à la suite d'examens publics.

Il faut remplir plusieurs conditions pour pouvoir se présenter au baccalauréat :
  • Être âgé d'au moins 16 ans,
  • Justifier d'une année de rhétorique et d'une année de philosophie (à partir de 1810), puis seulement d'une année de philosophie (à partir de 1820),
  • Être en mesure de "répondre sur tout ce que l'on enseigne dans les hautes classes des lycées".

Pas de programme clairement défini, contrairement à ce qui se pratique de nos jours, donc.

Le baccalauréat est alors un examen purement oral, devant un jury de trois personnes présidé par un professeur de Faculté. L'épreuve dure environ une demi-heure et consiste, semble-t-il, en une sorte d'explication de texte. Au fil du temps, s'y ajouteront des questions sur la rhétorique, l'histoire, la géographie, la philosophie, voire les mathématiques et la physique.

L'examen est par ailleurs payant : il faut acquitter un droit fiscal de 50 francs.

Le baccalauréat ès sciences, créé en même temps que le baccalauréat ès lettres, est subordonné à l'obtention préalable de ce dernier. Un baccalauréat ès sciences physiques (allégé de la partie mathématique) fut institué en 1821 et bientôt exigé pour l'accès aux études de médecine. Sauf durant une période allant de 1831 à 1837, or le diplôme de docteur en médecine de François Morel est daté de 1835, ce qui m'incite à penser qu'il bénéficia vraisemblablement de cette dispense.

Ce fameux baccalauréat, qui nous paraît si banal de nos jours, même s'il alimente abondamment les journaux télévisés à la fin de chaque année scolaire, était donc un diplôme nouveau et rare en 1821, alors que la France comptait un peu plus de 31 millions d'habitants. Je comprends mieux la fierté de François Morel !

(1) Le pic de 1821 s'explique au moins en partie par le fait qu'une ordonnance de 1820 rend le baccalauréat obligatoire pour l'accès aux carrières civiles, administrations, grandes écoles…

Sources

Journal de la Société statistique de Paris, tome 60 (1919), p.8 à 35, Paul Mauriot, Le baccalauréat. Son évolution historique et statistique des origines (1808) à nos jours

Journal de la Société statistique de Paris, tome 5 (1864), p.131 à 136, Du recrutement du corps médical en France

Rapport d'information de M. Jacques Legendre, fait au nom de la commission des affaires culturelles, déposé le 3 juin 2008 au Sénat, À quoi sert le baccalauréat ?

lundi 3 février 2014

Le carnet Morel


C'est l'un des documents les plus importants de ma collection personnelle à plus d'un titre.

Par son ancienneté, tout d'abord : il est entièrement de la main de mon arrière-arrière-grand-père François Morel, né le 22 novembre 1800 à Peyrus (Drôme), au pied du plateau du Vercors, et décédé à Pau le 11 novembre 1871, quelques jours avant son soixante et onzième anniversaire. Je pense qu'il en entama la rédaction après le 30 septembre 1854, alors qu'il venait de faire valoir ses droits à une pension de retraite militaire, et qu'il le compléta quelques années après.

Carnet Morel, source Archives personnelles

Par sa longueur, ensuite : plus de 80 pages, même si une petite vingtaine ne comporte qu'un numéro, sans aucune ligne d'écriture. Le cahier a une étiquette écrite à la plume, collée sur la couverture cartonnée, deux pages de garde indiquant la nature du contenu et l'identité du rédacteur, ainsi qu'une table des matières fort détaillée, permettant un suivi chronologique de 1821 à 1854 et deux ajouts en fin de volume, l'un de 1855 et l'autre de 1860.




Par son contenu, enfin : il résulte d'une démarche volontaire, non exempte de fierté à mon avis, et résume en quelques feuillets toute la vie de mon ancêtre, de son entrée dans la vie active jusqu'aux premières années de sa retraite. Une reconstitution de carrière, à travers les diplômes, les lettres, les ordres de mission et les états de services de celui qui passa la grande partie de son existence dans les services de santé de l'armée.

Je ne peux m'empêcher de penser que François Morel, bachelier ès lettres, docteur en médecine et chevalier de la Légion d'honneur, y voyait la preuve d'une formidable ascension sociale. N'oublions pas que ses parents étaient tous deux illettrés, même si, devenus aubergistes, ils eurent sans doute les moyens de financer tout ou partie de ses études.

J'imagine également la chaîne des dépositaires successifs pour que ce cahier parvienne jusqu'à moi : dans un premier temps Marie François, l'épouse de François Morel, décédée en 1887, puis Eugénie Morel, sa fille, mon grand-père Maurice Maitreau ensuite, décédé en 1939, puis ma grand-mère Julia qui survécut vingt-sept ans à son mari, puis ma mère…

Étonnamment, je ne me souviens pas précisément du moment où je l'ai eu entre les mains pour la première fois. Était-il rangé avec d'autres papiers de famille dans le curieux sac de voyage en cuir à fermeture métallique, appelé "squaremouth", qui appartenait à ma grand-mère ? Sans doute.

Le sac de voyage de Julia

Je ne l'ai lu avec attention que le jour où j'ai commencé à m'intéresser de près à la généalogie. Au fil des pages, j'ai tenté de reconstituer le parcours de mon ancêtre d'une ville de garnison à une autre, tant en France métropolitaine qu'en Algérie, où il fit deux séjours successifs, le premier de 1842 à 1845 et le second de 1846 à 1851.

Ce cahier m'a également permis de prendre connaissance de quelques événements clés : sa naissance (l'un des tout premiers actes que j'ai obtenus, en passant à l'époque par l'entraide de FranceGenWeb), son mariage avec Marie François… il a donc orienté mes premières recherches.

J'en avais également scanné quelques pages, pour illustrer mes sources dans Heredis, sans tout à fait prendre conscience que ce document fragile avait vraisemblablement environ cent soixante ans ! À manipuler avec précaution, donc. Lorsque je l'ai ressorti de sa pochette, ces jours-ci, j'ai pris le taureau par les cornes et je l'ai entièrement scanné, page après page, de façon à pouvoir désormais le consulter sans risque sur l'écran de l'ordinateur.

J'ajoute que je ne suis qu'un maillon de la chaîne et que j'ai bien l'intention de le transmettre un jour à mon fils, qui le remettra à celui de ses enfants qui se passionnera le plus pour l'histoire.