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lundi 22 janvier 2018

Mystérieuse Elisabeth

Oui, je sais, ce prénom n'a rien d'exceptionnel. Mais quand je regarde la liste des enfants issus du couple formé par René Isidore Letourneau et son épouse Marie Hamon, un seul n'est assorti d'aucune des trois dates que traque tout généalogiste qui se respecte : celui d'Elisabeth. Pas le moindre acte de baptême, de mariage ni de sépulture !

Etrange, non ? Les parents se sont mariés le 10 novembre 1750. J'ai identifié treize bambins nés entre octobre 1751 pour l'aîné et avril 1772 pour la benjamine, avec des écarts de onze à trente-cinq mois entre deux naissances. Tous baptisés en l'église Saint-Jean-Baptiste. Mais aucune Elisabeth…

Eglise St-Jean-Baptiste de Château-Gontier, collection personnelle

Et pourtant, elle est présente au mariage de plusieurs de ses frères et sœurs : en août 1781 à celui de René Letourneau avec Marie Joséphine Brette à Azé, en février 1786 à celui de Marie avec Yves Brette en l'église Saint-Rémy de Château-Gontier, en juillet 1787 à celui de François avec Anne Simbrard en la même église. Et même, lors de ces deux dernières cérémonies, elle signe : "Elizabeth Letourneau", avec un z.

Signature d'Elizabeth Letourneau, au-dessus de celle du curé, en 1787

Alors par quelle diablerie n'apparaît-elle nulle part ailleurs ?

En désespoir de cause, je lance une énième recherche sur Geneanet. Elisabeth Letourneau, avec les variantes sur le nom (accentué ou non) et le prénom (avec s ou avec z, transformé en Isabelle, assorti d'autres prénoms, etc.) ? J'obtiens 1323 réponses. Un brin décourageant !

Mais en limitant les recherches au seul département de la Mayenne, juste 8 réponses, dont une particulièrement intéressante, le relevé d'un acte en date du 28 brumaire an III (18 novembre 1794) : il s'agit de la naissance d'une certaine Elizabeth Hocdé, fille de Louis Hocdé et… d'Elizabeth Letourneau. Je vérifie en consultant l'acte proprement dit dans les registres de l'état civil : pas de doute possible, la mère est bien prénommée Elizabeth dans le document en question.

Par ailleurs, Louis Hocdé figure dans ma base de données. À ma connaissance, il a épousé non pas Elizabeth, mais Barbe Julienne Letourneau à Château-Gontier le 15 septembre 1788. Le couple a eu un premier enfant en 1790, prénommé Louis Etienne.

Alors ? Je cherche les autres événements concernant cette Elizabeth Hocdé. Son mariage avec Jean François Royer, tout d'abord : il a lieu en janvier 1821 à Château-Gontier. Les parents sont présents et la mère de l'épouse est "dame Barbe Letourneau, âgée de cinquante-huit ans" ; c'est cohérent. L'acte de décès, ensuite : il survient en 1868 et ne laisse pas davantage place au doute, Elizabeth Hocdé est alors "veuve de Jean François Royer, fille de défunt Louis Hocdé et défunte Barbe Letourneau".


J'en conclus donc qu'il y a de fortes probabilités pour qu'Elizabeth et Barbe Letourneau ne soient qu'une seule et même personne. Par quelle fantaisie décida-t-elle un temps de se faire appeler Elizabeth, allant même jusqu'à signer ainsi dans les registres paroissiaux, avant de revenir à son prénom de baptême ? Mystère…

lundi 15 janvier 2018

L'étonnant destin de Philibert Letourneau

J'évoquais brièvement la semaine dernière le destin de Philibert Benjamin Letourneau. J'y reviens plus longuement aujourd'hui.

Mes ancêtres Letourneau sont originaires du Maine et se sont établis à Château-Gontier, dans la Mayenne angevine, au milieu du XVIIIe siècle, lorsque René Isidore, charpentier de son état, épousa Marie Hamon en 1750.

Vue générale de Château-Gontier, collection personnelle

Le couple donna naissance à treize enfants au moins. Lorsqu'ils parvenaient à l'âge adulte, les garçons étaient sergers(1), tisserands ou charpentiers, les filles fileuses ou lingères. Pierre Letourneau, avant-dernier de la fratrie et futur père de Philibert Benjamin, était pour sa part fabricantd'étamines, ce qui m'a donné l'occasion de rédiger un article sur le sujet.

Installé à Meslay-du-Maine avec son épouse Marie Chardron, elle-même fille d'un marchand, Pierre Letourneau fut tué par les Chouans sur la place du bourg le 24 février 1796, alors qu'il venait d'avoir vingt-six ans. Deux autres habitants du bourg, un marchand tissier de soixante-trois ans et une femme âgée de soixante-huit ans, avaient été tués au même endroit la veille au soir.

Orphelin à l'âge de deux ans

Philibert Benjamin voit le jour cinq mois plus tard, le 1er août 1796, deux ans après son frère aîné, également prénommé Pierre, et un an après le petit Christophe qui ne vécut que deux semaines à peine.

Leur mère décède à son tour le 2 juillet 1798, avant d'atteindre sa vingt-neuvième année.

Qui recueille les deux orphelins, Pierre, quatre ans, et Philibert Benjamin, deux ans à peine ? Qui leur donne suffisamment d'instruction pour qu'ils soient capables de signer d'une main ferme les actes qui les concernent ? Qui leur enseigne le métier de menuisier ? Où ont-ils vécu jusqu'à leur mariage ? À Château-Gontier, semble-t-il, mais les autres questions demeurent à ce jour sans réponse.

Père de famille

Philibert Benjamin, mon ancêtre à la sixième génération, épousa donc Marie Jeanne Perrine Dubois à Château-Gontier, le 11 novembre 1822 à neuf heures du matin. La ville, à vocation principalement textile, comptait environ six mille habitants.

Philibert Benjamin avait alors vingt-six ans et sa jeune épouse dix-huit ans. Une petite Marie Véronique Renée pointa le bout de son nez dès le 25 mai suivant. Six frères et sœurs lui emboîtèrent le pas, dont un petit dernier vingt ans plus tard. Tous ont vu le jour dans le domicile familial, situé dans la Grande Rue de Château-Gontier.

Signature de Philibert Letourneau sur son acte de mariage

Il s'agit d'une rue assez pentue, aujourd'hui bordée de maisons anciennes dont certaines ont conservé leurs colombages, qui sinue jusqu'aux berges de la rivière en contrebas.

C'est également là qu'Emmanuel Marie, fils naturel d'Élisabeth Marie, jeune ouvrière célibataire de dix-neuf ans, et petit-fils de Philibert Benjamin, vit le jour en novembre 1845. Une bouche de plus à nourrir… Il y serait encore recensé dix ans plus tard.

Des métiers variés

Menuisier jusqu'à quarante-six ans au moins, si j'en crois la profession indiquée dans les actes de naissance de ses enfants, Philibert Benjamin s'est ensuite tourné vers d'autres professions. Plus lucratives ? Nécessitant moins de force physique ? Comment savoir ?

Lors du mariage de sa fille aînée en 1845, il est qualifié de "porteur de contraintes" ; en d'autres termes, il est chargé de notifier aux contribuables récalcitrants les mises en demeure du percepteur ! Métier à risque, on le verra plus loin. Peut-être est-ce le frère de son épouse, Louis Aubin Dubois, huissier près la justice de paix du canton de Craon qui lui a procuré ce poste ?

Au fil des recensements de la population, Philibert Benjamin Letourneau est qualifié d'employé (1846), de porteur de contraintes (1851, 1856) et même d'agent d'assurances (1861, 1866).

Noyé dans la Mayenne

Il exerçait encore un métier à soixante et onze ans passés. Jusqu'à ce jour fatal de novembre 1867, où le maire de Saint-Sulpice, canton de Château-Gontier, rédigea l'acte suivant :

"… sont comparus Pierre Valognes, âgé de cinquante-un ans, buraliste, domicilié au bourg de notre commune, et Jacques Maingray, âgé de cinquante-un ans, cantonnier demeurant aux Portes en notre commune, tous les deux non parents ; lesquels nous ont déclaré que cette nuit à six heures du soir est décédé par immersion dans la Mayenne au barrage de Neuville en notre commune le sieur Benjamin-Philibert Letourneau…"

S'agissait-il d'un accident ? Ou bien fut-il poussé dans la rivière par un mauvais payeur irascible ? Le corps a-t-il dérivé au fil du courant et a-t-il été retenu par le barrage ? Là encore, comment savoir ? Il faudrait consulter la presse locale de l'époque, une rapide investigation sur internet ne m'ayant donné aucune piste. Je constate simplement que l'identification du corps n'a pas présenté de difficulté particulière, puisque l'acte est, semble-t-il, rédigé dès le lendemain après-midi.

C'est ainsi que disparut Philibert Benjamin Letourneau, né en pleine tourmente révolutionnaire et décédé de mort violente au temps de Napoléon III, après une vie bien remplie.




(1) Fabricants de serge, c'est-à-dire d'un tissu auquel le mode d'entrecroisement des fils de chaîne et de trame donne une robustesse particulière.

lundi 4 avril 2016

La persévérance paie !

J'aime bien, je vous l'ai déjà expliqué par ailleurs(1), compléter les fratries de mes ancêtres. J'entends par là établir la liste de tous les frères et sœurs et, pour chacun d'eux, trouver au moins les dates et les lieux des trois événements majeurs qui les concernent, naissance et/ou baptême, mariage, décès et/ou sépulture.

Cela ne présente en principe guère de difficulté, si les registres ne sont pas lacunaires ou trop endommagés, lorsque les personnes en question sont d'origine paysanne et qu'elles ne s'éloignent pas outre mesure de leur village d'origine. Mais au XIXe siècle, la société évolue, la migration des campagnes vers les villes s'intensifie et les recherches se compliquent.

Prenons le couple formé par Louis Martin Chancé et Anne Restaux, mes ancêtres à la cinquième génération. Ils se sont mariés civilement le 20 février 1815, à quatre heures du soir, à la mairie de Touchet (on ne disait pas encore Notre-Dame-du-Touchet), dans le sud du département de la Manche. Le jeune homme n'a que dix-huit ans et je le soupçonne de tenter d'échapper ainsi à une possible conscription, d'autant que le mariage religieux n'est célébré que onze mois plus tard dans la même paroisse.

Intérieur de l'église Notre-Dame-du-touchet
Collection personnelle

Le premier enfant du couple, Fannie Anne, voit le jour neuf mois après le mariage religieux. Un indice de plus ? Peut-être. Puis viendront encore deux filles et quatre garçons, dont le dernier, né en 1834, Frédéric François Louis, est mon arrière-grand-père. Un seul enfant, la petite Marie Jeanne née en décembre 1823, décède à l'âge de seize mois. Les autres atteignent l'âge adulte.

Deux d'entre eux ne quittent pas le bocage. Fannie Anne se marie dans la commune voisine de Villechien et sera toute sa vie cultivatrice. Louis Victor décède à Buais à l'âge de vingt-deux ans, je n'en sais pas plus à son sujet pour le moment. Les trois autres garçons migrent vers la capitale pour y exercer le métier de peintre en bâtiments. Ils y feront souche.

Seule Anne Louise Jacqueline, née en septembre 1817 un an après sa sœur aînée, me posait problème. À l'âge de quatorze ans, elle porte son jeune frère Louis Victor sur les fonts baptismaux, puis… plus rien. Ah si, tout de même, j'apprends par FamilySearch qu'elle aurait épousé en juillet 1841 à Villechien un certain Charles Pierre Lechevrel. Las, les registres paroissiaux du diocèse d'Avranches pour le XIXe siècle ne sont désormais plus consultables en ligne.

Qu'à cela ne tienne, qui dit mariage religieux, dit mariage civil préalable. Je consulte donc les tables décennales de Villechien, puis celles de Notre-Dame-du-Touchet et celles de Buais au cas où… malheureusement sans succès. Et je passe provisoirement à autre chose.

Le mois dernier, je décide de faire une énième tentative par le biais de Geneanet et là, bingo ! Quelqu'un mentionne dans son arbre le décès d'une certaine Anne Louise Jacqueline Chance (oui, je sais, j'ai l'habitude, tout le monde ne repère pas l'accent aigu sur le e final) au Grand-Quevilly, dans la banlieue rouennaise, en 1863. Et indique, sans plus de précision, un mariage à Sainte-Anne de Buais avec Charles Pierre Lechevrel.

L'occasion de découvrir les archives en ligne de la Seine-Maritime. L'acte de décès indique la filiation : pas de doute, c'est bien elle.

Précisons que la commune de Sainte-Anne de Buais n'existe pas, mais que l'église paroissiale de Buais est bien dédiée à Sainte-Anne. Retour vers les tables décennales, donc, sans plus de succès que la fois précédente. Et si j'essayais les publications de bans regroupées en fin de registre ? Yes ! le 14 et le 21 février 1841, le maire annonce qu'il y a promesse de mariage entre Charles Pierre Lechevrel, domicilié au Teilleul, et Anne Louise Jacqueline Chancé, domiciliée dans la commune de Buais. Ouf ! il ne me reste plus qu'à feuilleter le registre des mariages de l'année 1841 pour y trouver l'acte à la date du 2 mars. Enfer et damnation ! Les tables décennales étaient incomplètes !

Source Heredis 2015

Un premier enfant naît l'année suivante au Teilleul. Le père est encore qualifié de laboureur. Je perds ensuite la trace du couple pendant une petite dizaine d'années, jusqu'à sa réapparition à deux cents kilomètres de là, dans les environs de Rouen, avec la naissance de trois autres garçons : le premier au Petit-Quevilly, les deux autres à Petit-Couronne. Le père est successivement "ouvrier de fabrique", "journalier", puis "journalier et cultivateur" au fil des déménagements successifs, jusqu'au décès de son épouse au Grand-Quevilly, à l'âge de quarante-six ans. Je suppose que leur vie n'a pas dû être rose tous les jours…

Quoi qu'il en soit, la persévérance a payé et je remercie au passage la personne qui m'a mis sur la trace de cette branche collatérale.



(1) Voir le billet intitulé Une heureuse surprise, paru le 20 juillet 2015.

lundi 28 septembre 2015

Une saisie immobilière qui en dit long

Je ne doute pas un seul instant des trésors que recèle la presse ancienne en matière généalogique, mais il se trouve que mes ancêtres sont éparpillés sur une quinzaine de départements. Or très peu d'entre eux ont numérisé la presse locale ; le Maine-et-Loire et la Vendée, assurément, mais les autres ?

C'est donc grâce à Geneanet que j'ai eu accès à des annonces judiciaires parues dans le Journal de la Drôme et dans le Courrier de la Drôme et de l'Ardèche(1). Et que j'en ai appris un peu plus sur le patrimoine d'Antoine Morel (mon Sosa 52) et sur le caractère de son fils aîné, Jean Antoine, le tout par le biais d'une saisie immobilière et d'une vente par expropriation forcée.

Extrait d'une carte du département de la Drôme, 1803
Source Gallica.bnf.fr

Le premier article, paru dans le Courrier de la Drôme et de l'Ardèche du 23 avril 1839, décrit les biens qui font l'objet de la saisie et qui seront à nouveau détaillés dans les parutions postérieures :
  • Une maison d'habitation située dans la grande rue de Peyrus et son jardin attenant ; au rez-de-chaussée une boutique et une cuisine, au premier étage plusieurs chambres (dont le nombre n'est pas précisé), au second un galetas, c'est-à-dire une méchante pièce sous les combles. Si j'ai bien compris, la maison occupe une surface au sol de 50 m2 et le jardin fait à peu près 100 m2.
  • Une autre maison avec un jardin contigu, située à côté de la première et servant d'auberge ; au rez-de-chaussée une boutique, un salon et une écurie sur le devant, une cuisine, une "écurie pour les menus bestiaux", une cave et une basse-cour à l'arrière, un premier étage et un galetas sous le toit. Le tout occupant une superficie de 240 m2.
  • Un fonds de terre labourable sur la commune de Peyrus, "ensemencé en blé, complanté en noyers", d'une surface de 6 920 m2, dans le quartier des Huguets.

 J'ai converti les ares et les centiares en mètres carrés, cela me paraît plus parlant de nos jours, surtout pour une citadine comme moi.

Cela confirme donc le fait qu'Antoine Morel était aubergiste à la fin de sa vie, après avoir été successivement qualifié de foulonnier(2), de cultivateur, de marchand et de cabaretier dans les différents actes d'état civil où son nom apparaît. Et qu'il ne sut jamais signer.

La description des biens figure dans le procès-verbal de l'huissier qui procède à la saisie le 15 avril 1839, en présence de l'adjoint au maire de Peyrus et du greffier de la justice de paix du canton de Chabeuil.

Or Antoine Morel est décédé quelques jours avant, le 2 avril. Il semble donc que Jean Joseph Archinard, Jean François Régis Archinard, tous deux menuisiers, et leur mère Suzanne Elisabeth Juge, veuve d'Antoine Archinard, aient voulu préserver leurs intérêts lors de l'ouverture de la succession. Ils détiennent une créance, dont le montant n'est pas précisé, et requièrent la saisie à l'encontre de Jean Antoine Morel, à l'époque voiturier, fils aîné de l'aubergiste.

L'affaire a dû finalement se régler à l'amiable, puisque les biens sont toujours entre les mains de la famille Morel lorsque, le 4 janvier 1840, un nouvel huissier vient toquer à la porte. Cette fois à la requête de MM. Couvert jeune et Cie, négociants à Lyon. Eux aussi semblent rencontrer des difficultés à se faire payer par Jean Antoine, désormais qualifié de propriétaire et de marchand.

Nouvel inventaire des biens saisis. Outre les deux maisons et le fonds de terre labourable, maintenant "complanté de quelques mûriers et noyers", figurent sur la liste une lande de 10 100 m2 en bordure du torrent (quartier de Péméa), une terre de 2 775 m2 ensemencée en sainfoin(3) (quartier des Petites Perouses), une terre inculte de 1 845 m2 (même quartier des Petites Perouses) et une autre terre de 3 551 m2, dont la moitié en prairie, sur la commune voisine de Châteaudouble (quartier du Petit-Lierne).

Si je précise ainsi les lieux où se trouvent les terres, c'est qu'à ma grande surprise, ces noms figurent sur le site de Géoportail, lorsque l'on clique sur l'option "Parcelles cadastre" !

Mais revenons à notre saisie immobilière : nous apprenons au passage que la première maison est habitée par la veuve Morel, mère du saisi. Il s'agit de Marie Nicolas, qui a maintenant soixante-huit ans et qui décèdera deux jours après le passage de l'huissier. Faut-il y voir une relation de cause à effet ? nous ne le saurons jamais, mais il est permis de se poser la question.

La procédure se poursuit au cours des mois suivants : publications successives du cahier des charges aux audiences du tribunal civil de Valence, adjudication préparatoire aux poursuivants, annonce de l'adjudication définitive prévue à l'audience des criées du 15 juin 1840…

Entretemps, les autres héritiers Morel interviennent et s'opposent à la saisie. Je reconnais au passage François Morel, mon arrière-arrière-grand-père, à l'époque aide-major au 28e régiment d'infanterie de ligne, sa sœur Émilie, mariée avec Antoine Rostaing et demeurant à Chabeuil, et son autre sœur, religieuse.

L'affaire se complique quand un certain François-Elizabeth-Benoît-Ennemond de Lambert (!), rentier, fait valoir une créance sur le père, en vertu d'un acte passé devant notaire en janvier 1837. Il se manifeste, tardivement, en juillet 1840, auprès des héritiers. Mais se voit refuser la saisie des immeubles par le conservateur des hypothèques, les biens immobiliers en question faisant déjà l'objet d'une saisie de la part des sieurs Couvert.

Je passe sur les péripéties de la procédure, les requêtes d'avoué à avoué, la demande de subrogation, le jugement qui déboute les héritiers Morel de leur demande d'opposition, tout un vocabulaire juridique qui ne facilite pas la compréhension !

Finalement, le 25 octobre 1841, Victor Alphonse Charignon, propriétaire et négociant à Peyrus, acquiert les lots 2, 4, 5 et 6 (la maison servant d'auberge et trois terrains) pour la somme de 8 700 francs. Il s'agit là des biens ayant appartenu à Antoine Morel père, qui permettent donc de régler la dette envers le sieur de Lambert.

Les autres lots, c'est-à-dire la petite maison, la lande en bordure du torrent et le terrain sur la commune de Châteaudouble seront mis en adjudication définitive à l'audience du 28 février 1842 pour régler la dette du fils envers les sieurs Couvert.

Il me faudra consulter les archives judiciaires de la Drôme pour connaître le fin mot de l'histoire, mais j'ai d'ores et déjà le sentiment que les relations entre Jean Antoine, le fils aîné, et le reste de la famille devaient être parfois orageuses ! Et j'ai une idée du patrimoine ainsi dispersé, en raison de l'incapacité de certains de mes ancêtres à régler leurs dettes à l'échéance…



(1) Disponibles sur le site Mémoire et actualité en Rhône-Alpes, à la rubrique Presse ancienne.

(2) Artisan qui foule les draps et autres étoffes de laine. Au XVIIIe siècle, Peyrus avait développé une importante activité dans le domaine du textile.

(3) Plante fourragère à fleurs roses, de la même famille que la luzerne.