Au cours de mes recherches généalogiques, j'essaie, dans la
mesure du possible, d'identifier tous les enfants issus d'un même couple, car
cela permet d'avoir une connaissance plus approfondie de chaque famille
d'ancêtres. J'ai donc été amenée à lire un nombre considérable d'actes de
baptême. Cette lecture attentive m'a permis de découvrir les usages de mes
ancêtres dans le choix des parrains et des marraines pour leur progéniture.
Dans l'ancien temps, le plus souvent, l'aîné était porté sur
les fonts baptismaux par son grand-père paternel et sa grand-mère maternelle,
le deuxième par son grand-père maternel et sa grand-mère paternelle. Puis
venaient les oncles et tantes pour les suivants et parfois les frères et sœurs
aînés pour les plus jeunes. L'enfant était généralement "nommé" par
le parrain ou la marraine, d'où de nombreux homonymes, de génération en
génération.
Comme toute règle, celle-ci souffre de nombreuses
exceptions. Il arrive notamment que les parents placent leur enfant sous la
protection d'un notable, ecclésiastique ou seigneur du lieu. Cette notoriété
dépasse rarement les environs du village, mais il arrive que la petite histoire
rencontre soudain la grande. C'est l'objet de cet article.
Nous sommes dans une famille de notables du Poitou, à l'aube
du XVIIIe siècle ; les Germon sont originaires de Moncoutant, un bourg
situé à quelques lieues au sud-ouest de Bressuire, entre gâtine (1) et bocage (2),
non loin de la Sèvre nantaise. À l'époque qui nous intéresse, la région était spécialisée
dans la confection d'un épais drap de laine, appelé "droguet" ou
"tiretaine".
L'histoire commence par un double mariage. Le
mercredi 12 novembre 1698, le curé de Moncoutant donne la bénédiction
nuptiale à messire Jacques Germon et à dame Marguerite Moreau, ainsi qu'à
messire Louis Moreau et à dame Jeanne Germon. L'acte unique, rédigé de façon
succincte, n'indique pas la filiation des époux, mais il y a fort à parier que
les Germon sont frère et sœur, ainsi que les Moreau : il s'agit sans doute
de consolider une alliance entre deux familles de marchands.
Le mariage de Jacques Germon et de Marguerite Moreau est de
courte durée : l'époux décède à peine quatre ans plus tard, en septembre
1702, à l'âge de trente-six ans. Il est inhumé dans l'église de Moncoutant, en
présence de ses frères et beaux-frères, tous marchands, qui apposent leur
signature sur l'acte de sépulture.
Son épouse a donné le jour à quatre enfants en quatre
ans : le premier ne survit que quelques jours, les autres sont
"baptisés à la maison en danger de mort", selon l'expression
consacrée. Accouchements difficiles ou faiblesse de constitution ? l'histoire
ne le dit pas.
Le troisième, Jacques Louis, atteint néanmoins l'âge adulte.
Nous le retrouvons quelques lieues plus à l'ouest, à Réaumur, bourg du bocage
vendéen, où il épouse en 1726 Marguerite Magdeleine Gaillard. Cette dernière
est la fille de maître Jean Gaillard, notaire royal résidant à Montournais. Le
gendre succédera à son beau-père quelques années plus tard.
Onze enfants au moins vont naître de cette union, cinq
garçons et six filles. L'aînée (mon ancêtre directe), Marguerite Magdeleine,
est baptisée le 2 avril 1727. Elle a pour parrain Jean Gaillard et pour
marraine Marguerite Renaudin, ses grands-parents maternels, les aïeux paternels
n'étant plus de ce monde. Elle mènera une vie fertile en rebondissements, avec
trois mariages successifs, mais ce n'est pas le sujet qui nous intéresse
aujourd'hui.
Le second, René Antoine, est baptisé l'année suivante, le
3 novembre 1728. Et c'est ici que la petite histoire croise soudain la
grande. Les grands-parents maternels signent à nouveau l'acte de baptême, mais
cette fois-ci par procuration : en effet, le parrain du garçon n'est autre
que René Antoine Ferchault (1683-1757), seigneur de Réaumur et directeur de
l'Académie royale des Sciences. Physicien et naturaliste, auteur de nombreuses
publications scientifiques, il est notamment l'inventeur du thermomètre à
alcool. Il a également mis au point un procédé pour étamer le fer-blanc à moindre
coût et un autre pour fabriquer une sorte de porcelaine blanche à partir du
verre.
Selon le Dictionnaire des familles françaises anciennes
ou notables, c'est le grand-père de René
Antoine Ferchault, Jean Ferchault, qui acquit le domaine de la seigneurie de
Réaumur au siècle précédent. Le savant devait y résider à l'occasion, car on
retrouve sa signature sur le registre paroissial le 13 octobre 1728, trois
semaines avant le baptême de René Antoine Germon.
L'histoire a retenu le nom de Réaumur, plutôt que celui de
Ferchault. En 1851, à Paris, la rue Réaumur fut formée par la réunion des rues
du Marché Saint-Martin et Royale Saint-Martin. C'était un peu avant le début
des grands travaux entrepris par le baron Haussmann. Le Dictionnaire
historique et topographique de l'ancien Paris
nous explique que la rue fut ainsi nommée en hommage au savant, en raison de la
proximité du Conservatoire national des Arts et Métiers.
Et vous, avez-vous parmi vos ancêtres des exemples de
parrainage prestigieux comme celui-ci ?
(1) Pays formé de terrains pauvres et peu fertiles,
landes, prairies pauvres convenant à l'élevage des moutons et des chèvres,
selon Wikipédia.
(2) Région où les champs et les prés sont enclos par des
levées de terre portant des haies ou des rangées d'arbres et où l'habitat est
dispersé, toujours selon Wikipédia.

