lundi 9 novembre 2015

Jacques Antoine Danois, soldat de l'Empire

Enfant puis adolescente, je passais toutes les vacances d'été dans une station balnéaire du pays de Caux. Mes parents y louaient à l'année le premier étage d'une villa sur le coteau et nous y allions tous les week-ends, depuis le dimanche des Rameaux jusqu'au pont du 11 novembre. C'est là que j'ai tapé mes premières balles de tennis, sur des courts en terre battue. Pas très rassurée quand il fallait aller les récupérer dans la prairie voisine, au milieu des vaches.

Lorsque des amis nous rendaient visite, nous partions en promenade à la découverte des curiosités des environs. Combien de fois ai-je pénétré dans la cour intérieure du manoir d'Ango pour y admirer le pigeonnier et la galerie où l'armateur dieppois reçut, dit-on, le roi de France François 1er ? Combien de fois ai-je gravi l'escalier du phare d'Ailly jusqu'à la lanterne sommitale, avec son ampoule de 1000 watts et sa lentille de Fresnel ? J'ai encore dans l'oreille le son de la corne de brume qui perçait l'obscurité, à intervalles réguliers, les nuits de brouillard…

Nous poussions ensuite jusqu'à l'église de Varengeville, à l'extrémité d'un chemin encaissé entre les talus plantés de hêtres (les Normands appellent cela une "cavée"). Dédiée à Saint Valéry, elle présente la particularité d'avoir deux nefs accolées, l'une édifiée au XIIe siècle et la seconde quatre siècles plus tard. Perchée sur la hauteur, elle offre une vue magnifique sur les valleuses en contrebas,  sur la mer à perte de vue et sur l'alignement des falaises de la Côte d'Albâtre.

Vue aérienne de l'église de Varengeville-sur-Mer prise dans les années 60
Carte postale CIM

L'édifice est entouré de trois côtés par le cimetière qui comprend quelques tombes remarquables, pour la plupart des personnalités décédées au XXe siècle, romanciers, peintres ou compositeurs de musique. Le plus connu d'entre eux aujourd'hui est sans conteste Georges Braque, décédé en 1963, qui possédait une propriété dans les environs. Sa Bentley passait silencieusement sur la route en direction de Dieppe, devant nos yeux d'enfants ébahis.

Mais c'était une tombe plus ancienne qui attirait à l'époque notre attention et ce pour plusieurs raisons. Sa forme insolite tout d'abord, une sorte de polyèdre posé sur deux pieds. L'inscription qui figure sur une de ses faces, ensuite. Jugez plutôt :

Tombe Danois
Photo prise avec un iPhone un jour de pluie

Jacques Antoine Danois fut 14 ans sous les drapeaux
Il gagna le grade de sous-lieutenant et le titre
de chevalier de la Légion d'honneur dans le 57me régiment de ligne
Retraité il fut agent voyer percepteur
des contributions directes résident à Varengeville
Il combattit vaillamment en Autriche en Prusse en Russie
Il était à Ulm Austerlitz Iéna Eylau Friedland Eckmunl (sic) Esling
Wagram Smolensk la Moskowa Lutzen Bautzen Dresde
Soldat il fut brave sous son toit dans les fonctions publiques il fut bon et probe

La généalogie était le cadet de mes soucis, à l'époque, mais il en va différemment aujourd'hui et, lorsque j'ai revu cette tombe, par une journée particulièrement pluvieuse de septembre dernier, j'ai voulu en apprendre davantage. D'où une incursion dans les registres mis en ligne par les Archives départementales de Seine-Maritime et dans les dossiers de la Légion d'honneur.

Jacques Antoine Danois, baptisé le 10 janvier 1780 dans l'église de Varengeville, est le fils aîné de Jacques Danois, charpentier, et de Marie Hebert, lesquels se sont mariés sept mois plus tôt dans la même paroisse.

Il est appelé sous les drapeaux le 3 floréal an XI, autrement dit le 23 avril 1803, alors que Bonaparte n'est encore que premier consul. D'abord envoyé au camp de Boulogne, où se préparait l'invasion de l'Angleterre (qui, comme vous le savez, n'eut jamais lieu), il fait ensuite partie de la Grande Armée chargée d'affronter les troupes de la Coalition.

À ce titre, il participe aux campagnes d'Autriche, de Prusse, de Pologne, de Russie et d'Allemagne, de 1805 à 1813, gravissant les premiers échelons de la hiérarchie militaire : caporal en 1808, sergent en 1811, adjudant en mars 1813 et enfin sous-lieutenant en juin de la même année. D'après ses états de services, il semble qu'il n'ait subi qu'une blessure sans gravité, le 22 mai 1809, à la bataille d'Essling (Autriche), à proximité de Vienne. Il est nommé chevalier de la Légion d'honneur le 19 septembre 1813.

Sa carrière militaire prend fin lorsque s'achève l'épopée napoléonienne. Il quitte le corps "pour se rendre dans ses foyers avec le traitement de non activité" le 1er août 1814. Il serait donc resté onze ans sous les drapeaux, et non pas quatorze ans comme indiqué sur sa pierre tombale, mais cela n'en est pas moins remarquable.

De retour à la vie civile, Jacques Antoine Danois épouse Marie Françoise Leroux, le 14 novembre 1816 dans l'église de Varengeville. Il a trente-six ans et la jeune femme dix ans de moins que lui. De cette union naîtront cinq enfants, entre septembre 1817 et janvier 1825, trois garçons et deux filles.

Le 6 août 1817 à Dieppe, il jure fidélité au Roi, à l'honneur et à la Patrie, selon la formule de ce qui est devenu entretemps l'Ordre royal de la Légion d'honneur. Je n'ai malheureusement pas d'élément sur sa carrière en tant qu'agent voyer (responsable de la construction et de l'entretien des chemins vicinaux) ou comme percepteur des contributions directes (vous savez, les "quatre vieilles" : contribution foncière, contribution personnelle et mobilière, patente, impôt sur les portes et fenêtres ; l'impôt sur le revenu n'était pas encore inventé, en ce temps-là).

Jacques Antoine Danois s'éteint le 20 août 1857, à l'âge respectable pour l'époque de soixante-dix-sept ans, alors qu'il était veuf depuis huit ans déjà. Sa femme repose auprès de lui, dans la même tombe.

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