mercredi 18 juin 2014

P comme plusieurs possibilités

Ce dictionnaire amoureux, centré sur ma grand-mère Julia, m'offre l'opportunité  de vous proposer plusieurs entrées pour la seizième lettre de l'alphabet. Pourquoi ? Pourquoi pas (comme diraient ceux qui ont été élevés chez les Jésuites(1) ou leurs sympathisants).

Alors, allons-y !

Pau, place du Parlement de Navarre
Archives personnelles

Pau : assurément la plus belle ville du monde, selon ma grand-mère, qui le répétait d'autant plus souvent que, devenue veuve, elle avait quitté la capitale du Béarn pour suivre ses enfants à Paris.

Pyrénées : à admirer de loin et par beau temps, de préférence à partir du boulevard du même nom, qui fait la fierté de tous les Palois. Une fois pourtant, une seule sans doute, Julia s'aventura en étrange équipage sur les sentiers du cirque de Gavarnie. Une photo immortalisa la scène.

Parapluie : accessoire indispensable de ce côté-ci des Pyrénées, qui bloquent fâcheusement les nuages venus de l'Atlantique ; les bergers utilisent un modèle spécial, surdimensionné et dépourvu de pièces métalliques pour éviter d'attirer la foudre, lorsqu'ils gardent leurs troupeaux durant la saison des orages.

Papiers de famille : documents jaunis qui encombrent les tiroirs jusqu'au jour où ils sont exhumés pour nous raconter l'histoire de nos ancêtres ; ils acquièrent alors le charme suranné des "memorabilia" et devraient, à ce titre, se manipuler avec des gants de coton blanc.

Photos anciennes : clichés de toutes dimensions éparpillés pêle-mêle dans des cartons et des boîtes même pas "acid free", avant de réapparaître le jour où plus personne n'est capable d'identifier quels sont ces inconnus qui nous font face dans leur tenue guindée. Nécessitent parfois l'usage d'une loupe pour tenter de percer leur mystère.

Palombes : pigeons migrateurs nettement plus sympathiques que leur cousin sédentaire, le biset parisien, dans la mesure où ils ont le bon esprit de se laisser capturer dans des filets au passage des cols pyrénéens. Délicieux en salmis, accompagnés d'un verre de bordeaux.

Pâtisserie : mention spéciale pour le "Russe" de la pâtisserie Artigarrède à Oloron, une pure merveille de crème pralinée entre deux fines couches que l'on dirait meringuées si elles n'étaient si aériennes, le tout recouvert d'un nuage de sucre glace. À savourer avec un verre de jurançon moelleux. Le secret de la recette est mieux gardé que l'armoire de fer de la Bibliothèque nationale. N'a d'ailleurs jamais migré jusqu'à Paris (se méfier des imitations).

Le fameux "pastel de Mamie"
Archives personnelles

"Pastel de Mamie" : portrait de Julia, dans un cadre en bois doré, réalisé par un inconnu doté d'une signature illisible ; l'une de mes premières visions du matin et l'un de mes derniers clins d'œil du soir.

Paul Maitreau : seul fils de Julia, né un an après sa sœur Suzanne, mais dix ans avant les jumelles et quinze ans avant la fantasque Jacqueline. Passionné de chevaux au point d'accomplir son service militaire au 2e régiment de hussards et de figurer sur la liste des "gentlemen riders" admis à monter en course. Par ailleurs, mon parrain de baptême.

Perrineau : bijoutier palois, ami de longue date de la famille de Julia ; ses enfants jouaient avec ceux de ma grand-mère et figurent donc sur certaines photos anciennes, sans que je puisse toutefois les identifier avec certitude.

Portrait : exercice difficile pour un généalogiste amateur qui ne dispose que des vingt-six lettres de l'alphabet pour dresser celui de sa grand-mère maternelle.





(1) Ils ont la réputation de toujours répondre à une question par une autre question.

mardi 17 juin 2014

O comme rue 0'Quin

Il s'agit de la dernière résidence du couple formé par Maurice Maitreau et Julia Fourcade. C'est en effet au n°6 de la rue O'Quin à Pau que mon père faisait livrer des fleurs à ma mère, du temps de leurs fiançailles ; que mon grand-père rendit son dernier souffle en décembre 1939 ; et que ma tante Jacqueline rencontra pour la première fois le jeune homme qu'elle épouserait quelques années plus tard.

Autant dire que ce nom, prononcé à l'anglo-saxonne (ô Queen !), a bercé une grande partie de mon enfance !

Intriguée par ce patronyme plutôt insolite au pied des Pyrénées, j'ai effectué quelques recherches et j'ai découvert, dans un premier temps, que le nom de cette petite rue du centre de Pau, située entre la rue Pasteur au nord-est et la rue Montpensier au sud-ouest, lui venait d'un certain Patrice ou Patrick O'Quin(1).

Rue O'Quin sur le plan de Pau

Ce dernier fut d'abord avocat, après des études de droit à Paris. Il fut ensuite directeur de la rédaction du Mémorial des Pyrénées, à partir de 1847, avant de devenir membre du conseil général et député des Basses-Pyrénées, comme on disait encore à l'époque. Maire de Pau sous le Second Empire de 1860 à 1865, il démissionna pour raisons de santé et finit sa carrière comme trésorier-payeur général du département.

Décédé en mai 1878, à l'âge de cinquante-six ans, Patrice O'Quin fut enterré avec les honneurs dus à un personnage public. Les discours(2) prononcés à cette occasion m'ont permis d'en apprendre davantage sur son compte.

Sa famille, originaire d'Irlande, était arrivée en France à la fin du XVIIe siècle, dans les bagages, si vous me passez l'expression, du roi catholique Jacques II d'Angleterre, chassé par la noblesse protestante. La famille O'Quin s'installa à Bordeaux, dans le quartier des Chartrons, où elle prospéra dans le commerce (des vins, je suppose ? l'histoire ne le dit pas).

Le père de Patrice O'Quin, qui avait embrassé la carrière militaire, épousa une jeune Paloise et c'est ainsi que le jeune homme vit le jour dans la capitale du Béarn.

Poursuivant mes recherches, j'ai également découvert que l'immeuble jouxtant le n°6 de la rue O'Quin (le n°4, donc) n'était autre que le Grand Hôtel où, en novembre 1929, eut lieu le repas de noces de Suzanne, la fille aînée de ma grand-mère. Et la traditionnelle photo de groupe fut prise sur le perron de ce même hôtel.

Photo du mariage de Suzanne Maitreau
prise sur le perron du Grand Hôtel, rue O'Quin à Pau

L'immeuble du n°4 rue O'Quin est mentionné dans une étude du patrimoine architectural de la ville de Pau, avec le commentaire suivant : "volume et façades monumentales composées, jardin, clôture, vestibule et escalier, ensemble très intéressant". Sa construction remonterait au Second Empire.

Mais la dernière fois que je suis passée par là, les deux immeubles, qui semblaient presque à l'abandon, avaient beaucoup perdu de leur superbe !


6, rue O'Quin à Pau
Archives personnelles


(1) L'acte de naissance figurant dans les registres d'état civil est établi au nom de Patrice, mais c'est le prénom Patrick qui est gravé sur la stèle élevée à la mémoire des différents maires de Pau.

lundi 16 juin 2014

N comme nourritures terrestres

Parmi les papiers de famille dont je suis dépositaire, figurent une dizaine de menus de fête, certains datés et d'autres non, mais tous surprenants si je les compare aux pratiques actuelles.

Je n'ai aucune indication précise sur les circonstances pour lesquelles ils ont été rédigés, mais je puis avancer quelques hypothèses sans grand risque de me tromper.



Le premier menu est daté du 7 octobre 1900. Un dimanche. J'en ai trois exemplaires, le premier au nom de "mademoiselle Julia Fourcade", un autre au nom de sa tante du côté maternel et le troisième au nom de sa future belle-sœur. J'en conclus qu'il s'agit vraisemblablement du repas de fiançailles de ma grand-mère. Une main anonyme a pris soin de rédiger les menus et de les illustrer avec un motif différent pour chaque convive. Le repas se termine par un "café Bagatelle-Park", qui semble indiquer que les festivités ont lieu dans la propriété familiale.

Julia vient de rentrer de son escapade parisienne avec son père, un voyage qui a donné lieu à des échanges épistolaires avec Maurice, déjà évoqués dans un précédent billet. Le mariage sera célébré sept semaines plus tard. Les circonstances sont suffisamment exceptionnelles à ses yeux pour que ma grand-mère ait gardé ces cartons à travers les décennies.

Les trois menus suivants sont datés de 1929 : respectivement le dimanche 29 septembre, le lundi 18 novembre et le mardi 19. À coup sûr, les fiançailles, le mariage civil et le mariage religieux de la fille aînée de Julia, Suzanne. Le carton du 19 novembre, à l'enseigne du Grand Hôtel à Pau, est orné d'un monogramme bleu et or, un M et un G entrelacés, les initiales des patronymes des deux époux.

Un dernier menu est daté du 10 décembre 1939. À nouveau un dimanche. À n'en pas douter, les fiançailles de mes parents, qui se sont rencontrés pour la première fois deux mois plus tôt et se marieront le mois suivant. Le bristol bleu est plus sobre, les temps ont changé.

D'autres cartons, au nom de "M. Maurice Maitreau", "Monsieur Maitreau", "Madame Maitreau", ne comportent malheureusement aucune date. Leur graphisme les situerait pour l'un à la Belle Époque et pour les autres durant l'entre-deux-guerres, mais je n'en sais pas plus.

Ces repas de fête comportent tous un nombre impressionnant de services : au moins six, et jusqu'à dix pour le plus impressionnant d'entre eux. Potage ou consommé, poisson ou crustacé, préparation en brioche ou en croûte, volaille, gibier, viande rôtie, légumes, salade, dessert glacé, petits fours, fruits et friandises… les lignes se succèdent sur les bristols et les mets dans les assiettes ! Seuls les fromages sont absents de ces agapes.

La liste des vins servis est à l'avenant, avec une nette prédominance des crus bordelais, sud-ouest oblige. Pas moins de quatre bordeaux blancs et de cinq bordeaux rouges, sans compter un Muscat de Samos et un champagne, pour les fiançailles de Suzanne en septembre 1929.

Je terminerai par une mention spéciale pour la bombe Nesselrode, servie lors de son mariage, quelques semaines plus tard : je lui trouve un parfum proustien ! Imaginez un dessert glacé à base de purée de marrons, de marasquin, de fruits confits et de crème anglaise…


Assiette du service Gascogne
Collection personnelle

samedi 14 juin 2014

M comme moustaches

S'il est un sujet qui frappe le profane à la vue des clichés pris au début du siècle dernier, c'est bien l'omniprésence de la moustache. Ma grand-mère Julia vivait dans un monde où les hommes, parvenus à l'âge adulte, arboraient fièrement une splendide paire de bacchantes.

Son père, son mari, ses frères, ses cousins, tous rivalisaient sur la longueur de leurs charmeuses, les plus jeunes avec un peu de retard sur leurs aînés. Jugez-en plutôt :

Théodore Fourcade, père de Julia

Maurice Maitreau, son époux

Joseph et Jean Fourcade, ses frères

Théodore et Henri Fourcade, ses frères

Jean Fourcade, son frère,
et Henri et Gaston Cazes, ses cousins

J'imagine les accessoires de toilette nécessaires à l'entretien de ces attributs : peignes, brosses, ciseaux, cire à moustache, peut-être même une sorte de résille pour éviter les faux plis après une nuit sur l'oreiller…

J'ai donc cherché à en savoir davantage sur cette mode et j'ai découvert deux pépites.

La première est une nouvelle de Guy de Maupassant parue en 1883 dans Gil Blas et intitulée fort opportunément La moustache. Une jeune femme écrit à son amie pour lui raconter que son mari s'est rasé, afin de jouer un rôle féminin dans une pièce de salon, au cours d'un été pluvieux.

Jeanne déplore la disparation de cet attribut, indispensable selon elle aux bonnes relations entre époux : "Il n'y a point d'amour sans moustache !", déclare-t-elle d'un ton péremptoire, non dépourvu de sous-entendus. Mais je vous laisserai découvrir par vous-même le charme de ce texte(1).

Elle ajoute aussitôt : "À un tout autre point de vue, la moustache est essentielle. Elle détermine la physionomie. Elle vous donne l'air doux, tendre, violent, croquemitaine, bambocheur, entreprenant !" Le point d'exclamation conclut d'ailleurs la plupart de ses phrases.

L'autre pépite, qui rejoint cette notion de l'apparence et de la posture, est une étude(2) fort sérieuse sur l'image que les parlementaires français cherchent à donner d'eux-mêmes sous la Troisième République, à partir de leurs portraits dans les trombinoscopes de la Chambre des Députés.

L'auteur, l'historien Fabrice d'Almeida, est un spécialiste de l'Allemagne, de l'Italie et de la France, notamment sous l'angle de la propagande par l'image et de la manipulation. Il passe en revue les différentes composantes des photos des parlementaires : maîtrise du visage, "barbe républicaine", direction du regard, position des mains lorsqu'elles sont visibles, tout fait sens.

Pour en revenir à nos moustachus, deux questions demeurent après ces lectures. La première : combien de conquêtes féminines à mettre à leur actif ? Et la seconde : l'entourage de ma grand-mère était-il plutôt républicain, bonapartiste, radical, socialiste, modéré ou nationaliste ? Il paraît qu'un œil exercé pourrait le dire, en décryptant simplement la taille et la forme de ces moustaches…



(1) La moustache, nouvelle de Guy de Maupassant, signée du pseudonyme de Maufrigneuse

(2) F. d'Almeida, La Politique au naturel : comportement des hommes politiques et représentations publiques en France et en Italie du XIXe au XXIe siècle, Ecole française de Rome, n°388, 2007, 525 pages
Chapitre 2 L'image identitaire des parlementaires de la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale