mardi 3 juin 2014

C comme carnet de bal

Je dispose d'un très joli portrait de Julia, réalisé par le photographe F. Subercaze, installé 33 rue Bayard à Pau. Un beau visage ovale aux traits réguliers, des yeux clairs, des sourcils bien dessinés, une chevelure châtain, qui ondule légèrement au-dessus d'un front dégagé, avant d'être retenue en arrière. La robe claire est élégante, fermée jusqu'au cou comme il sied à une jeune fille. Une sorte de camée orne le col montant et deux boucles parent discrètement ses oreilles. Le sourire à peine esquissé lui donne un regard rêveur.

Julia Fourcade, Archives personnelles

Quel âge peut-elle avoir ? Seize ans, peut-être, c'est-à-dire l'âge où les jeunes filles commencent à sortir dans le monde, dûment chaperonnées, et à inscrire sur leur carnet de bal le nom des cavaliers auxquels elles ont accordé une valse.

A-t-elle participé au concert-sauterie qui eut précisément lieu le 26 novembre 1898 à Pau dans la salle des fêtes de l'hôtel Gassion ? J'ai entre les mains le programme : un minuscule crayon y est encore attaché par un cordonnet de soie bleue aujourd'hui fanée, mais (hélas) aucun nom ne figure en face des danses. Je ne saurai donc jamais dans quelles circonstances Julia fit la connaissance de son futur mari.

Archives personnelles

Attardons-nous un peu sur le lieu de ces festivités. À la fin du XIXe siècle, l'hôtel Gassion était un établissement luxueux destiné à une riche clientèle française et étrangère. Construit par un fils d'agriculteur béarnais qui avait fait fortune au Brésil, il fut inauguré en 1872. Il comprenait salons, casino, jardin d'hiver, salle de lecture, fumoir, ainsi que divers aménagements (notamment un ascenseur hydraulique) qui en faisaient un palace.

Une vaste cour intérieure permettait d'accueillir les chevaux et de remiser les voitures, à une époque où Pau  était un lieu de villégiature prisé par les Anglais comme par les Américains. L'aménagement du boulevard des Pyrénées en un lieu de promenade, entre 1893 et 1899, allait lui offrir en outre une situation exceptionnelle, avec vue imprenable sur la chaîne de montagnes vers le sud.

Pau, Hôtel Gassion sur le boulevard des Pyrénées
Source Wikimedia Commons

Les festivités du 26 novembre 1898 comprennent tout d'abord un concert qui mêle morceaux de musique, récitation de poème par Gaston Deval(1), chansonnettes comiques, duo pour violon, et solo de violoncelle. L'orchestre jouera ensuite cinq valses, trois mazurkas, trois lanciers, deux polkas, un pas de quatre, une berline et un quadrille américain !

Précisons que les "lanciers" sont vraisemblablement des quadrilles, danses où les couples disposés sur les côtés d'un carré exécutent à tour de rôle différentes figures (les "tiroirs", les "lignes", les "moulinets", les "visites" et les "lanciers"). La berline est pour sa part une sorte de polka tournée, où le cavalier tient sa partenaire tantôt par la main et tantôt par la taille. Enfin le pas de quatre est une "nouvelle danse, gracieuse et originale, importée en 1892 et 1893 aux bains de mer par la société anglaise et américaine", nous dit le Dictionnaire de la danse, de G. Desrat, daté de 1895 !

Tout cela évoque furieusement la Belle Époque, ne trouvez-vous pas ?




(1) Une rapide recherche sur Internet m'incite à penser que Gaston Deval était un poète ou un parolier, car son nom figure sur de nombreuses partitions de valses vers 1900, ainsi que sur une partition de la Rêverie de Schumann.

7 commentaires:

  1. Quelle jeune fille n'a pas rêvé d'aller ainsi au bal...
    La lecture de ton billet a réveillé mon côté "fleur bleue" !
    Merci pour le partage !

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  2. Magnifique carnet de bal. L'ancêtre de Twitter ?

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  3. Quels trésors ! Comme Evelyne, mon côté fleur bleue ressort.

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  4. Très beau portrait qui nous donne envie d'avoir une machine à remonter le temps...pour nous aussi aller au bal.

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  5. Beau portrait et grand plaisir de lecture ! Merci Dominique

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  6. Julia est en effet très jolie. Ce doit être très émouvant de tenir son carnet de bal... L'ambiance, l'époque et les objets me font penser au "Titanic" que j'ai revu il y a peu, c'est très romantique... Merci !

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