lundi 19 février 2018

Le curé qui se prenait pour un notaire

Du côté de mon grand-père paternel, toute une branche de la famille est originaire de la Sologne.

En remontant le fil, depuis mon arrière-grand-mère, Madeleine Augustine Laubret, qui se maria en l'église Saint-Pierre de Montmartre, j'arrive à un certain Etienne Dazon, baptisé au milieu du XVIIe siècle à Selles-Saint-Denis, dans l'actuel département du Loir-et-Cher. Un de mes ancêtres à la dixième génération.

Son parrain s'appelait Estienne Rinquedieu, ce qui est pour le moins original, mais ce n'est pas de cela que je veux vous entretenir aujourd'hui.

Parvenu à l'âge adulte, Etienne Dazon fut laboureur, comme l'étaient ses frères et comme l'était leur père avant eux. Il vécut à Orçay, pauvre bourg de moins de deux cents âmes à quelques lieues au nord de Vierzon, dans un pays d'étangs, de landes et de marécages. Sa première épouse, Silvine Leborne lui donna trois enfants, avant de mourir en accouchant du quatrième, en avril 1689.

Environs d'Orçay, Source Géoportail 

Etienne attendit février 1692 pour épouser en secondes noces une certaine Marie Salmon et là, surprise, le curé a couché dans le registre paroissial ce qu'il appelle les "articles de mariage" ! Le texte clôt l'année 1692, après la succession des actes de baptême, de mariage et de sépulture.

Après avoir indiqué l'identité des époux et nommé les témoins de l'accord entre les parties, le prêtre précise que "les cérémonies de la Sainte Eglise observées les dits futurs époux iront au mesme hostel et maison pour y demeurer uns et communs en tous leurs biens meubles et immeubles présents et à venir acquest et conquest".

Il précise le montant de la dot apportée par l'épouse (deux cents livres), le douaire(1) (quarante écus sans enfant, mais seulement vingt avec enfant), les objets qui reviendront au survivant (bagues et joyaux, meilleurs chefs d'habits, lit et coffre), ainsi que les règles de partage en cas de décès. Ce qui me permet au passage de noter que, sur les quatre enfants du premier mariage d'Etienne Dazon, deux seulement sont vivants à la date où est conclue la convention. Lesquels, cela n'est pas précisé.

Bref, tout ceci ressemble fort à un véritable contrat de mariage, habituellement du ressort du notaire.

Il ne s'agit pas d'un cas isolé. En feuilletant les registres, j'ai trouvé sept autres de ces "articles de mariage", datés respectivement de 1679, 1681 et 1700. Les mariages sont évidemment plus nombreux. Alors je m'interroge : quelle est la motivation des futurs époux pour s'adresser au curé plutôt qu'au notaire ? S'agit-il de raisons financières, de difficultés de transport, de vacance provisoire des charges notariales ? Je n'ai pas la réponse.

Ce second mariage ne dura guère, rendant sans doute caduques les dispositions prises : Etienne Dazon fut porté en terre dix-huit mois plus tard, le 12 août 1693, et son épouse l'y rejoignit sept mois après, le 25 mars 1694. Aucun enfant n'était issu de cette union. Le royaume de France était entré dans ce qu'un historien(2) a appelé les années de misère…



(1) Selon le Dictionnaire de l'Ancien Régime, usufruit sur les biens du mari défunt, qui permet à la veuve de survivre en percevant des revenus, sans être propriétaire des biens.

(2) Marcel Lachiver, Les années de misère, la famine au temps du Grand Roi, Fayard, 1991

lundi 12 février 2018

Cinq mariages et combien d'enterrements ?

Au chapitre des curiosités, je vous présente Mathurin Pinier. Il s'agit du frère aîné de l'un de mes ancêtres côté paternel, à la dixième génération.

L'histoire commence à Thouarcé, sur les rives du Layon, au sud de la Loire, le 31 décembre 1669. Ce jour-là, le petit Mathurin, qui vient de voir le jour treize mois après le mariage de ses parents, est porté sur les fonts baptismaux par son grand-père, Laurent Pinier. L'officiant porte le joli nom de René Loyselleur.

Pour une raison qui m'échappe et à une date que j'ignore, la famille Pinier a quitté la paroisse de Thouarcé pour s'installer à une dizaine de lieues de là, de l'autre côté de la Loire, à Saint-Clément-de-la-Place. C'est donc à Saint-Clément que Mathurin Pinier épouse Marie Ravary le 24 novembre 1692, alors qu'il n'a pas encore vingt-trois ans.

Deux enfants naissent de ce premier mariage, Simon en novembre 1694 et Marie en avril 1696. Leur mère n'a guère le temps de les élever : elle est portée en terre le 6 juin suivant, à vingt-quatre ans.

Carte établie sous la direction de César-François Cassini de Thury
Extrait de la feuille n°98, Source Gallica

Mathurin Pinier, qui est maintenant métayer à la Chiffolière, attend le 28 novembre 1697 pour prendre une nouvelle épouse, Marie Brevet, originaire de la paroisse voisine de Bescon (aujourd'hui Bécon-les-Granits). Celle-ci met au monde un garçon en octobre suivant, puis une fille onze mois plus tard ; "baptisée à la maison et décédée en même temps", elle n'a pas reçu de prénom. L'accouchement a dû être plus que difficile, car la mère rend son dernier souffle quatre jours après ! Elle devait avoir vingt-sept ans.

Mathurin Pinier n'a pas trente ans et il est déjà deux fois veuf. Le 23 septembre 1700, il épouse en troisièmes noces Michèle Poyrier. Ils se connaissent bien : Michèle Poyrier est servante à la Chiffolière et, le 18 janvier précédent, ils étaient tous deux parrain et marraine d'un neveu de Mathurin. Ce qui nécessita une dispense de l'évêque d'Angers pour le mariage, mais parvint-elle à temps ou fut-elle égarée ? la date du précieux document est laissée en blanc dans le registre…

Vingt-huit semaines plus tard, un enfant pointe le bout de son nez. "Baptisé à la maison et décédé une demie heure après", il n'a pas eu le temps de recevoir un prénom ; tout juste sait-on qu'il s'agissait d'un garçon. La mère le rejoint dans les quinze jours qui suivent. Selon le curé, elle avait vingt-trois ans. Le troisième mariage de Mathurin Pinier n'a pas duré sept mois !

Il attend un peu plus d'un an pour épouser, en septembre 1701, une certaine Marie Fourrier. Laquelle, très classiquement, met au monde un garçon en octobre 1702 et devinez quoi ? elle décède quatre jours après. Elle avait à peu près trente-cinq ans. Cette fois-ci, le mariage a duré treize mois.

Enfin, le 6 juillet 1703, Mathurin Pinier épouse Jeanne Lefrançois. Est-elle de constitution plus robuste que les précédentes ? elle va donner le jour à cinq enfants de mai 1704 à juillet 1712. Mais Mathurin ne connaîtra jamais la petite Jacquine, car c'est lui qui a été porté en terre en mars 1712, quatre mois auparavant ! Il avait quarante-deux ans.

Cinq mariages entre 1692 et 1703, onze rejetons entre 1694 et 1712, mais combien sont parvenus jusqu'à l'âge adulte ?

Je n'ai pas pu reconstituer le parcours de chacun, mais six d'entre eux sont décédés avant d'avoir le temps de fonder une famille. Je ne donne pas cher non plus du petit Simon, le premier de la liste, baptisé le 20 novembre 1694 après avoir été "ondoyé par nécessité" la veille. J'ignore le sort de Laurent, né en octobre 1698. Trois enfants de Mathurin Pinier se sont mariés de façon certaine : Marie à deux reprises, Jeanne et Mathurin, chacun une fois.

L'histoire des cinq mariages de Mathurin Pinier se déroula sous le règne de Louis XIV, dans une paroisse que Célestin Port(1) décrivait ainsi :

"Sise dans un terrain bas, humide, de terres fortes et rudes vers le nord, parsemées vers le sud dans les meilleurs champs de gros blocs erratiques où se brisait la charrue, elle se divisait en nombreuses mais chétives métairies et comptait cinquante pauvres ménages pour le moins. Le passage des faux saulniers et des gabelous exposait d'ailleurs à toutes les misères."

Bref, la vie était rude pour nos ancêtres en ce temps-là…



(1) Célestin Port, Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire, publié à Angers en 1880, consultable en ligne sur le site des Archives départementales du Maine-et-Loire

lundi 5 février 2018

Le curé qui se voulait journaliste

Les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de la culture aussi ! Je feuilletais les registres paroissiaux de Thouarcé, lorsque je tombai sur cette mention, après les derniers actes de l'année 1669 et avant ceux de l'année 1670 :

AD Maine-et-Loire
Thouarcé BMS 1668-1676 vue 34/169

"Dans ce temps est venüe la nouvelle de la mort de
notre saint père le pappe Clement 9 qui
arriva le vingt cinquieme novembre dernier
successeur d'Alexandre 7 lequel a tint (?) le siège
environ deux ans et duquel son successeur s'apelle
Clement 10 cardinal, de la promotion de
son devancier en mémoire duquel il a pris
son nom le neufvieme avril 16 soixante
et dix
"

La preuve qu'il faut toujours vérifier les informations, même lorsqu'elles émanent d'un homme digne de foi : une rapide consultation de Wikipédia nous informe que Clément IX est décédé le 9 décembre 1669, et non pas le 25 novembre, comme semblait le croire François Thibaudeau, curé de Saint-Pierre de Thouarcé !

Élu par le conclave à la mort d'Alexandre VII, le cardinal Giulio Rospigliosi n'occupa le siège pontifical sous le nom de Clément IX que durant deux ans et demi, de juin 1667 à décembre 1669, mais il eut quand même le temps de commander au Bernin la fameuse colonnade de la basilique Saint-Pierre.

Portrait de Clément IX par Carlo Maratti

En novembre 1669, Clément IX éleva à la pourpre cardinalice l'évêque Emilio Altieri. Ce dernier, élu le 29 (et non pas le 9) avril 1670, lui succèdera en prenant le nom de Clément X.

Les deux hommes n'ont apparemment pas laissé un souvenir impérissable : ils n'ont même pas droit à un article dans l'Encyclopaedia Universalis, c'est dire ! Pourtant, du temps où il ne s'appelait encore que Giulio Rospigliosi, le futur Clément IX avait écrit des livrets d'opéra…


Voilà, c'était la minute culturelle.

lundi 29 janvier 2018

Trésors de ma bibliothèque

Après une semaine d'absence, retour à mon camp de base avec quelque chose qui ressemble fortement à un syndrome grippal, en dépit du vaccin généreusement fourni par notre système de protection sociale. Autant dire que les recherches généalogiques sont au point mort depuis quinze jours au moins ! (Pour les recherches médicales, s'adresser aux organismes compétents)

Je n'avais pas prévu cette éventualité : rien dans ma bannette, donc, pour la parution hebdomadaire sur mon blog. Quoi ? je ne vais quand même pas me laisser dicter ma conduite par un satané virus…

Un coup d'œil sur les étagères de ma bibliothèque. Elle recèle quelques trésors, comme ce Traité des maladies des femmes en sept volumes, reliés en cuir, titres et entre-nerfs dorés à l'or fin. Il appartenait à mon ancêtre François Morel, l'exlibris en fait foi, et il a traversé les générations pour parvenir jusqu'à moi.

Collection personnelle

Si ma mémoire ne me fait pas défaut, ces livres figuraient en bonne place sur le manteau de la cheminée, dans le salon de mes parents.

Mais ouvrons le premier volume. La garde et la contre-garde sont constituées d'un papier marbré dans les rouges et bleus, motifs obtenus par flottation des couleurs à la surface d'une cuve. Sur la page suivante, une inscription manuscrite : Exlibris Morel, DM (pour docteur en médecine, sans doute), Prix des 7 vol. reliés 5 l 50 occasion (les a-t-il payés cinq livres cinquante ?).

Pages de garde et de contre-garde

J'ai un doute sur le prix : le diplôme de docteur en médecine, délivré à François Morel par la faculté de Montpellier, fut entériné par François Guizot, secrétaire d'État au département de l'instruction publique, le 27 février 1835, à une époque où le franc germinal avait de longue date remplacé la livre et ses subdivisions. Mais je ne suis pas une spécialiste de la question.

Exlibris

Continuons. La page de titre nous révèle que le traité fut rédigé par un certain J. Astruc, professeur royal de médecine et médecin consultant du roi, et édité par P. Guillaume Cavelier, libraire rue Saint-Jacques à Paris, en 1770. Voilà qui nous ramène quelques siècles en arrière, au temps où Louis XV régnait encore sur le royaume de France…

Page de titre

La citation latine me confronte à une dure réalité : si je saisis le sens général des premiers mots, je suis incapable d'en fournir une traduction littérale. Mes connaissances en ce domaine se sont évaporées au fil du temps ! Mais nous vivons une époque formidable et, grâce à Internet, je vous livre ces quelques mots de Sénèque dans sa sixième lettre à Lucilius : "Si je me réjouis d'apprendre, c'est pour enseigner ; et nulle découverte ne me charmerait, quelque précieuse et salutaire qu'elle fût, si je devais la garder pour moi seul." Voilà !

Inutile de préciser, comme le dit d'ailleurs l'auteur de la préface dans son incipit, que "La médecine fait des progrès de jour en jour". Les enseignements d'un médecin de la fin de l'Ancien Régime, s'ils intéressaient encore mon ancêtre durant la première moitié du XIXe siècle, sont quelque peu dépassés aujourd'hui.

Mais, au fait, pourquoi François Morel, médecin militaire, éprouva-t-il le besoin de se procurer cet ouvrage ? Il était surtout appelé à traiter des maladies et des blessures liées au métier des armes, non ? Glissa-t-il les volumes dans ses bagages lorsqu'il embarqua pour l'Algérie en 1842 ? Envisageait-il de prodiguer ses soins aux populations autochtones ? c'est une hypothèse.


Bon, je vous laisse, il faut que je me soigne. Les fabricants de vaccins ont encore quelques progrès à faire…

lundi 22 janvier 2018

Mystérieuse Elisabeth

Oui, je sais, ce prénom n'a rien d'exceptionnel. Mais quand je regarde la liste des enfants issus du couple formé par René Isidore Letourneau et son épouse Marie Hamon, un seul n'est assorti d'aucune des trois dates que traque tout généalogiste qui se respecte : celui d'Elisabeth. Pas le moindre acte de baptême, de mariage ni de sépulture !

Etrange, non ? Les parents se sont mariés le 10 novembre 1750. J'ai identifié treize bambins nés entre octobre 1751 pour l'aîné et avril 1772 pour la benjamine, avec des écarts de onze à trente-cinq mois entre deux naissances. Tous baptisés en l'église Saint-Jean-Baptiste. Mais aucune Elisabeth…

Eglise St-Jean-Baptiste de Château-Gontier, collection personnelle

Et pourtant, elle est présente au mariage de plusieurs de ses frères et sœurs : en août 1781 à celui de René Letourneau avec Marie Joséphine Brette à Azé, en février 1786 à celui de Marie avec Yves Brette en l'église Saint-Rémy de Château-Gontier, en juillet 1787 à celui de François avec Anne Simbrard en la même église. Et même, lors de ces deux dernières cérémonies, elle signe : "Elizabeth Letourneau", avec un z.

Signature d'Elizabeth Letourneau, au-dessus de celle du curé, en 1787

Alors par quelle diablerie n'apparaît-elle nulle part ailleurs ?

En désespoir de cause, je lance une énième recherche sur Geneanet. Elisabeth Letourneau, avec les variantes sur le nom (accentué ou non) et le prénom (avec s ou avec z, transformé en Isabelle, assorti d'autres prénoms, etc.) ? J'obtiens 1323 réponses. Un brin décourageant !

Mais en limitant les recherches au seul département de la Mayenne, juste 8 réponses, dont une particulièrement intéressante, le relevé d'un acte en date du 28 brumaire an III (18 novembre 1794) : il s'agit de la naissance d'une certaine Elizabeth Hocdé, fille de Louis Hocdé et… d'Elizabeth Letourneau. Je vérifie en consultant l'acte proprement dit dans les registres de l'état civil : pas de doute possible, la mère est bien prénommée Elizabeth dans le document en question.

Par ailleurs, Louis Hocdé figure dans ma base de données. À ma connaissance, il a épousé non pas Elizabeth, mais Barbe Julienne Letourneau à Château-Gontier le 15 septembre 1788. Le couple a eu un premier enfant en 1790, prénommé Louis Etienne.

Alors ? Je cherche les autres événements concernant cette Elizabeth Hocdé. Son mariage avec Jean François Royer, tout d'abord : il a lieu en janvier 1821 à Château-Gontier. Les parents sont présents et la mère de l'épouse est "dame Barbe Letourneau, âgée de cinquante-huit ans" ; c'est cohérent. L'acte de décès, ensuite : il survient en 1868 et ne laisse pas davantage place au doute, Elizabeth Hocdé est alors "veuve de Jean François Royer, fille de défunt Louis Hocdé et défunte Barbe Letourneau".


J'en conclus donc qu'il y a de fortes probabilités pour qu'Elizabeth et Barbe Letourneau ne soient qu'une seule et même personne. Par quelle fantaisie décida-t-elle un temps de se faire appeler Elizabeth, allant même jusqu'à signer ainsi dans les registres paroissiaux, avant de revenir à son prénom de baptême ? Mystère…