lundi 17 novembre 2014

Rebondissement dans l'affaire des photos !

Le mois dernier, je vous présentais ces trois bambins chez le photographe et je n'étais pas peu fière d'avoir trouvé la réponse à la question posée : de qui s'agit-il ?

Collection personnelle 

À mon avis, de ma grand-mère Julia, née en mai 1882 à gauche de la photo, tenant une ombrelle, de Joseph né en janvier 1884 au centre, assis sur le siège capitonné, et de Paul, né en avril 1881 à droite, une fine canne à la main. Dans la foulée, je datais la photo de 1886 ou 1887…

… jusqu'à ce qu'une lectrice me fasse gentiment remarquer que les robes des garçons et celles des filles permettaient en principe de faire la distinction. Il est vrai que celle de l'enfant assis au centre est abondamment pourvue de dentelles, comme celle de la fillette à gauche, contrairement au costume de l'enfant debout à droite, qui a quelque chose de plus austère et pour tout dire de plus masculin.

Ma commentatrice propose une autre lecture : selon elle, il pourrait bien s'agir de Jeanne, de Julia et de Paul, auquel cas la photo serait antérieure d'un an ou deux, puisque la sœur aînée de ma grand-mère, née en décembre 1879, est décédée le 9 septembre 1885.

Je suis troublée, mais je ne suis pas totalement convaincue pour deux raisons :
  • La ressemblance de l'enfant à l'ombrelle avec d'autres photos de ma grand-mère enfant, ce à quoi vous pourrez me répondre que ces ressemblances existent entre frères et sœurs (mmmouais, ma grand-mère a eu quatre filles, toutes très dissemblables les unes des autres…),
  • Les yeux plus sombres de l'enfant assis au centre, alors que sur les photos postérieures Julia a les yeux étonnamment clairs de l'enfant à l'ombrelle.
J'ai bien deux photos de Joseph, mais beaucoup plus tardives, alors qu'il était en uniforme et la lèvre supérieure ornée d'une moustache de dimensions impressionnantes. Difficile de comparer ! Je note juste qu'il a indiscutablement les yeux plus sombres que sa sœur Julia.

Joseph Fourcade à gauche, et son frère Jean
Collection personnelle

La photo des trois bambins garde donc sa part de mystère et je comprends mieux aujourd'hui les querelles d'experts dans des circonstances certes beaucoup plus graves, comme les affaires criminelles. Il est très difficile d'interpréter correctement les indices à notre disposition et l'intime conviction s'appuie parfois sur des preuves bien fragiles…

lundi 10 novembre 2014

Retour d'expérience

Je viens de passer trois jours dans les locaux de la Revue française de Généalogie, où j'ai suivi un atelier intitulé "Vos recherches à Paris", animé par Laurence Abensur-Hazan.

Comme l'animatrice, généalogiste familiale, est également l'auteur du livre Rechercher ses ancêtres à Paris, aux éditions Autrement, un certain télescopage s'est sans doute produit dans mon esprit et j'ai entendu "Rechercher vos ancêtres parisiens", ce qui n'est pas tout à fait la même chose ! Peu importe, l'expérience n'en fut pas moins enrichissante.

La Tour Eiffel, symbole de Paris
Collection personnelle

Cela m'a d'abord permis de prendre conscience de la richesse des archives à la disposition des chercheurs comme des généalogistes amateurs, dans la capitale et dans les communes voisines : Archives de Paris boulevard Sérurier, Archives nationales au CARAN, à Pierrefitte-sur-Seine et à Fontainebleau, Service historique de la Défense à Vincennes, Archives de la Préfecture de Police, Archives de l'Assistance publique et des Hôpitaux de Paris, sans parler de plusieurs bibliothèques… Si je connaissais déjà certains fonds, je suis encore loin d'en avoir exploité toutes les possibilités.

Contrepartie de cette richesse des archives parisiennes, la dispersion sur différents sites, alors qu'ailleurs les sources sont la plupart du temps regroupées en un lieu unique, celui des Archives départementales. Soyons positifs : c'est l'occasion de promenades à travers les quartiers de Paris et ses environs.

Cet atelier m'a également permis de me remettre en question et de porter un regard neuf sur les recherches que j'ai entreprises. Ce n'est pas inutile, à intervalles réguliers. Finalement, qu'est-ce que je cherche à savoir sur mes ancêtres, qu'ils fussent parisiens ou non ?

Bien sûr, ce que j'appellerai leur état civil complet, obtenu à partir des actes du même nom ou de leurs substituts : naissance, baptême, mariage(s), décès, sépulture. C'est la première étape de toute recherche généalogique, mais aussi celle qui nous laisse plus ou moins rapidement sur notre faim… sauf à se contenter de collectionner des noms et des individus.

La plupart du temps, nous voulons en apprendre davantage et nous cherchons bientôt des réponses à d'autres questions. Voici un aperçu des points que j'aimerais approfondir au sujet de mes ancêtres :
  • Leur aspect physique,
  • Leur parcours scolaire et leur degré d'instruction,
  • Pour les hommes, leur parcours militaire,
  • Les métiers qu'ils ont exercés,
  • Les lieux où ils ont vécu et les maisons qu'ils ont habitées,
  • Leur environnement familial, social, géographique,
  • Les événements historiques et politiques auxquels ils ont été confrontés ou auxquels ils ont participé,
  • Leur situation patrimoniale et leur niveau de vie,
  • Les distinctions qu'ils ont obtenues comme les jugements et les condamnations dont ils ont pu être l'objet,
  • Leur santé, peut-être même les circonstances de leur décès et le lieu où ils ont été enterrés.

J'en oublie sûrement, mais j'ai maintenant de nombreuses pistes pour chercher les réponses à ces questions. Cette énumération pourrait servir de "check-list" et, si je parvenais à surmonter une certaine paresse naturelle, je pourrais même établir une sorte de tableau à double entrée, inspiré de celui que nous a remis Laurence Abensur-Hazan, afin de croiser les questions posées avec les sources potentielles où trouver les réponses.

Bref, vous l'aurez compris, ces trois jours furent bénéfiques. Sans compter les rencontres avec les autres participants, qui permettent de comparer les pratiques des uns et des autres, d'échanger trucs et astuces et de partager mille et une anecdotes…

lundi 3 novembre 2014

Des ancêtres originaires du Comminges

Le Comminges est une région aux contours flous, si j'en juge par l'article quelque peu alambiqué que lui consacre Wikipédia. Si j'ai bien compris, il est situé au pied des Pyrénées, entre Aquitaine et Languedoc, et couvre une partie des actuels départements de l'Ariège, du Gers, de la Haute-Garonne et des Hautes-Pyrénées.

Le Comminges selon Wikipédia

Disons que le Comminges relève de l'ancienne province de Gascogne, terre haute en couleurs, pays de bonne chère et d'accent chantant, ce qui n'est pas pour me déplaire.

Mes ancêtres commingeois sont originaires, pour autant que je le sache, de la Haute-Garonne et ils ont vécu dans des villages qui ont pour nom Cassagnabère-Tournas, Aulon, Mengué, Aurignac, Peyrouzet.

Je ne sais trop pourquoi je n'avais pas davantage exploré ces branches jusqu'à présent. Peut-être une certaine imprécision dans les registres paroissiaux ? Curés et vicaires ont la fâcheuse habitude d'omettre les noms des parents dans les actes de mariage, ce qui ne facilite guère la tâche du généalogiste, obligé de recouper ces informations avec d'autres pour tenter de remonter le fil des générations.

La lecture des actes est pourtant attrayante. Les patronymes fleurent bon le sud : Adema, Artigues, Picheloup, Favaron… Les prénoms n'en sont pas moins originaux : Besiane, Bertrande, Domenc, Pey… En outre, mes ancêtres du Comminges exercent des métiers que je n'avais pas encore rencontrés chez mes ancêtres de l'Anjou, du Maine et de la Manche : ils sont meuniers, boulangers, maîtres chirurgiens (au XVIIe siècle !), maîtres perruquiers, tailleurs d'habits, que sais-je encore. Ce qui laisse présager d'intéressantes trouvailles le jour où j'oserai enfin aborder les archives notariales et mettre le nez dans les testaments et les contrats.

En attendant, je relève quelques formules originales dans les registres paroissiaux. Par exemple, l'acte de mariage de Guilhaume Adema, qui sera maître chirurgien comme son père, et qui épouse Anne Duffaur. La cérémonie a lieu le 13 juillet 1734 dans l'église de Cassagnabère :

"… ont receu la bénédiction nuptiale Guilhaume Adema et Anne Duffaur étant suffisamment instruits des principes de la doctrine chrétienne et s'y étant disposés par les sacrements de pénitence et eucharistie présents Dominique Nestier notaire Jean Pierre Martin clerc tonsuré et messire Louis Lay prêtre ainsi le certifie Dabeaux curé…"

La négligence concernant les liens de filiation dans les actes de mariage est heureusement compensée par une curieuse circonspection concernant les prénoms lors des baptêmes. J'en veux pour preuve cette formule, relevée dans l'acte de baptême de Bertrande Artigues, en septembre 1683 à Mengué, et que j'ai rencontrée à plusieurs reprises :

"… je me suis soigneusement informé s'il y avait dans la famille dudit Jean Artigues quelque autre fille du même nom…"

Acte de baptême de Bertrande Artigues
AD Haute-Garonne, Aulon 1E2 vue 4/197


Cette sage précaution devrait nous éviter quelques homonymes, et partant quelques potentielles erreurs dans nos arbres généalogiques !

lundi 27 octobre 2014

Cent mots pour une courte vie

Elle naquit à Mengué le 2 août 1680 et fut baptisée deux jours après par Jean Pradères. Son parrain s'appelait Jean Artigues, comme son père meunier, et sa marraine, Vidiane Favaron, n'était autre que sa grand-mère maternelle.

La petite Toinette se noya quatre ans plus tard, le 25 mai (c'est dangereux, un moulin au fil de l'eau), et fut ensevelie au cimetière voisin en présence d'Antoine Artigues, peigneur de laine au village de Peyrouzet.

Sa sœur Bertrande avait alors huit mois. À dix-huit ans, elle épousera Jean Adema et donnera le jour à douze enfants, dont mon ancêtre, Jean Guillaume.

Mengué est à une dizaine de kilomètres à l'ouest d'Aurignac
Source Wikimedias Commons

lundi 20 octobre 2014

Trois bambins chez le photographe

Continuons avec les photos anciennes. Je sors aujourd'hui de la boîte aux trésors ce cliché peu banal qui m'intriguait depuis fort longtemps et dont je pense avoir enfin percé le mystère.

Collection personnelle

Les faits

Il s'agit d'une photo sur support cartonné aux coins arrondis, collée sur un carton ivoire d'une épaisseur d'un millimètre. Les dimensions de l'ensemble, 108 mm sur 164 mm, correspondent au format "Cabinet Card".

Le cliché proprement dit, de couleur sépia, fait 99 mm sur 134 mm.

Au recto du support cartonné figurent en bas à gauche le nom du photographe, Gustave, et en bas à droite la ville où est installé son studio, c'est-à-dire Pau.

Au verso, où subsiste une trace du papier cristal qui devait protéger le cliché, un texte illustré, en rose sur fond ivoire, d'une police de caractères relativement sobre, permet d'en apprendre un peu plus sur le photographe, "Gustave de Paris", chevalier de l'Ordre du Nichan Iftikhar(1) et membre de l'Académie franco-hispano-portugaise (!), installé 25, rue Serviez à Pau, "au coin des 7 cantons", avec des succursales à Bagnères-de-Bigorre et Orthez !

Verso de la photographie ci-dessus

Les indices

À gauche, une fillette aux yeux étonnamment clairs, qui porte de minuscules boucles d'oreille en forme de boules, la main gauche refermée sur le manche d'une ombrelle. Elle est vêtue d'une robe sombre, avec des parements et un grand col de dentelle blanche.

À droite, un garçonnet aux yeux clairs et au teint diaphane, tenant une fine canne dans la main gauche, légèrement plus âgé que la fillette, semble-t-il.

Au centre, assis sur une chauffeuse capitonnée, un enfant plus jeune, presque un bébé encore, avec de bonnes joues ; garçon ou fille, difficile de le dire : il porte une robe qui ressemble à celle de la fillette, même forme, même couleur et mêmes dentelles, mais je note l'absence de boucles d'oreilles. Il a les yeux nettement plus foncés que les deux autres enfants.

Le costume du garçonnet debout à droite de la photo fait furieusement penser à la tenue arborée par Marcel Proust et son frère Robert sur une photo prise en 1877, notamment les basques découpées en forme d'écusson au bas de la veste. Laissons le temps à la mode de parvenir jusqu'à Pau : je daterais donc la photo des années 1880.

Marcel Proust et son jeune frère Robert
Source Wikimedias commons

Les hypothèses

Dans un premier temps, j'avais pensé à des neveux de mon arrière-grand-mère Eugénie Caperet, les trois frères Cazes. Mais à y regarder de plus près, je faisais certainement fausse route.

Tout d'abord, l'âge des enfants : Henri est né en 1869, son frère Gaston en 1873 et Raphaël en 1879, soit dix ans d'écart entre le plus jeune et le plus âgé, quatre ans entre les deux premiers, ce qui ne concorde pas avec la photo que nous analysons.

La présence d'une fillette, ensuite : d'abord trompée par le fait qu'à la fin du XIXe siècle, les jeunes enfants portaient tous des robes, quel que soit leur sexe, je n'avais pas tenu compte de l'ombrelle, qui est un accessoire typiquement féminin, contrairement à la canne, et je n'avais pas davantage repéré les minuscules boucles d'oreilles. J'avais peut-être aussi été trompée par la coupe de cheveux si semblable des trois bambins.

On pourrait par ailleurs se demander pourquoi cette photo était parvenue jusqu'à ma mère, alors qu'elle aurait dû plutôt intéresser mes cousines paloises, qui en ignoraient manifestement l'existence.

J'ai donc repris mon arbre généalogique, dans l'espoir d'y trouver d'autres candidats et je pense avoir trouvé la réponse : il pourrait fort bien s'agir de ma grand-mère Julia, de son frère aîné Paul et du premier de ses plus jeunes frères, Joseph. Tous trois enfants de Théodore Fourcade et d'Eugénie Caperet, qui demeuraient à Pau, d'abord rue de la Préfecture où sont nés les aînés, puis ensuite rue des Arts où sont nés les suivants, sauf le dernier.

Lorsque je compare cette photo avec d'autres clichés de Julia enfant, je retrouve la même forme de visage, les mêmes yeux si clairs et jusqu'aux boucles d'oreilles identiques. C'est une forte présomption du bien-fondé de mon hypothèse.

Julia Fourcade enfant
Collection personnelle


Julia Fourcade en communiante
Collection personnelle

Les âges semblent également correspondre : Paul est né en avril 1881, Julia en mai 1882 (elle a donc seulement treize mois d'écart avec son frère) et Joseph est arrivé en janvier 1884, vingt mois plus tard.

Maintenant, tentons de dater la photo avec plus de précision. Jeanne, née en décembre 1879 et décédée en septembre 1885 alors qu'elle avait cinq ans, est absente : le cliché est donc vraisemblablement postérieur. Paul est décédé en mars 1892, un mois avant son onzième anniversaire. Les trois derniers, Jean, Théodore et Henri, ont vu le jour respectivement en 1889, 1894 et 1899. Le cliché est sans doute antérieur à la naissance de Jean, en octobre 1889, qui ne figure pas sur la photo.

Je pense que la séance de pose dans le studio du photographe a donc eu lieu en 1886 ou 1887, alors que Julia avait cinq ou six ans, son frère aîné Paul six ou sept ans et Joseph, assis sur la chauffeuse, deux ou trois ans.

Et je m'aperçois soudain que c'est, à n'en point douter, la seule photo que je détiens de Paul, cet enfant au regard un peu triste, parti trop tôt comme la petite Jeanne avant lui. Précieuse image !



(1) Ancien ordre honorifique tunisien, attribué par le bey de Tunis sur proposition du grand vizir pour les sujets tunisiens et sur proposition du résident général de France en Tunisie dans les autres cas (source Wikipédia).

lundi 13 octobre 2014

Pilote à dix-neuf ans

Je me cale sur le généathème proposé par Sophie Boudarel pour le mois d'octobre et je vous propose aujourd'hui quelques photos qui permettent d'évoquer la passion de mon père pour l'aviation.

Emmanuel ne ratait jamais une occasion de rappeler qu'il était né en 1909, c'est-à-dire l'année même où Louis Blériot traversa pour la première fois la Manche à bord de son frêle aéroplane. Il racontait aussi qu'il s'était précipité au Bourget le soir du 21 mars 1927, pour assister à l'arrivée triomphale de Charles Lindbergh après sa traversée en solitaire de l'Atlantique. J'y pense à chaque fois que je visionne les reportages de l'époque, montrant la foule courant sur la pelouse au-devant de l'appareil, même si la chance de reconnaître sa silhouette parmi les milliers d'autres est assez voisine de zéro !

Mon père au Bourget, photo non datée
Collection personnelle

Mon père commença à travailler très jeune (il n'avait pas encore seize ans) comme commis dans une charge d'agent de change. Je suis encline à penser que, dès cette époque, il mit de l'argent de côté pour se payer des cours de pilotage, comme il le ferait quelques années plus tard pour se payer une paire de skis en hickory[1], les sports d'hiver étant une autre de ses passions.

Mais revenons un instant en arrière. Emmanuel était le fils unique d'un couple relativement âgé : son père avait quarante-trois ans lors de sa naissance, sa mère trente-trois ans. Pour eux, le temps s'arrêta le 2 août 1914 et ils ne s'adaptèrent jamais vraiment aux mutations que la société française subit après la Première Guerre mondiale. Mon père fut donc sommé de subvenir à ses besoins dès son baccalauréat en poche. Le document qui reconstitue sa carrière, en vue de faire valoir ses droits à la retraite, retrace un parcours qui commence le 1er septembre 1924 pour ne s'achever que cinquante et un ans plus tard, le 31 juillet 1975 !

Imaginez un jeune Parisien de seize ans livré à lui-même durant les Années folles. L'époque du charleston, de l'Exposition des Arts décoratifs de 1925, et des péniches "Amours", "Délices" et "Orgues" aménagées par Paul Poiret à cette occasion sur la Seine… Mon père fit preuve d'une indépendance d'esprit qui ne devait plus le quitter jusqu'à la fin de sa vie.

Il avait donc décidé d'apprendre à piloter. Quelques documents et quelques photos permettent d'illustrer cette passion. J'ai notamment la chance de détenir son carnet de pilote et son livret militaire, je puis donc affirmer qu'il fit son premier tour de rouleur[2] le 3 avril 1928. Dès le 6 avril, il eut également droit à un vol en double commande et à un premier atterrissage à bord d'un Morane 139, sans doute pour tester ses capacités. Les jours suivants furent consacrés à une quarantaine de tours en rouleur et les vols en double commande ne reprirent que le 2 mai.

Morane 139 à doubles commandes
Collection personnelle

Enfin le 13 juin, après 185 atterrissages et un peu plus de seize heures de vol, il fut lâché en solo ! J'imagine aisément son émotion. Le 21 juillet, il passa sur Breguet XIV, d'abord en double commande, puis à nouveau seul.

Les cours étaient dispensés par l'École d'aviation d'Angers, créée par la Compagnie française de l'Aviation, et se déroulaient sur un terrain au nord-ouest de la capitale angevine, route de Cantenay-Épinard.

Ecole d'aviation d'Angers 1928
Collection personnelle

La photo ci-dessus date de cette époque : une vingtaine d'élèves aux deux premiers rangs (mon père au deuxième rang à l'extrême-droite est le seul à arborer un nœud papillon sous la combinaison de toile), quatre militaires en tenue (sans doute les instructeurs, rescapés de la Première Guerre mondiale), cinq civils en costume et cravate (faisant vraisemblablement partie du personnel de la Compagnie française de l'Aviation), enfin une quinzaine d'hommes tête nue ou en casquette, qui pourraient bien être les mécaniciens indispensables au bon fonctionnement des appareils…

Un tampon sec indique que la photo a été prise par Jacques Evers, photographe au n°4 de la rue Saint-Denis à Angers.

Les épreuves du brevet proprement dit se déroulèrent du 21 au 30 août : plusieurs vols allers et retours à partir d'Angers, avec atterrissages sur le parcours à Varades, Saint-Clément, Romorantin, Tours ou Chalonnes. Malheureusement, le carnet de vol ne dit rien des autres tests qui devaient, j'imagine, compléter l'examen. Je crois savoir qu'il fallait, par exemple, inspecter un moteur et y détecter les pannes volontairement provoquées par l'examinateur. D'après mon père, certains élèves plus doués que d'autres trouvaient plus de pannes que prévu !

Lors du passage à l'euro, j'ai gardé un ou deux exemplaires du billet de 50 francs Saint-Exupéry ; pourquoi, me direz-vous ? Eh bien, simplement parce que l'avion qui figure au revers est un Breguet XIV, le modèle sur lequel mon père passa son brevet de pilote.

Breguet XIV figurant sur le billet de 50 francs

Je vous laisse apprécier au passage la sobre configuration de l'appareil. Biplan, monomoteur, biplace, le pilote et l'équipier avec tout le haut du corps exposé à l'air libre ; d'où la nécessité des combinaisons de cuir, des casques et des lunettes. Les temps héroïques de l'aviation, quand on sait que les pilotes s'aventuraient parfois à plus de 5 000 mètres, à une altitude où la température est plutôt frisquette. Pensez-y lors d'un prochain vol, lorsque vous jetterez négligemment un œil sur l'écran devant votre siège…

Mon père en tenue d'aviateur
Collection personnelle

Mon père obtint le brevet n°21 977, le 15 septembre 1928. Il n'avait passé guère plus de soixante-trois heures aux commandes d'un appareil, rouleur et doubles commandes compris. Cinq jours plus tard, il se devançait l'appel du service militaire et se présentait devant le bureau de recrutement. Selon ses vœux, il fut affecté à l'Armée de l'Air et envoyé à l'Ecole pratique d'aviation d'Istres, dans les Bouches-du-Rhône.

Il avait alors dix-neuf ans.




[1] Voir le billet intitulé "Sports d'hiver et papiers de famille".

[2] Le rouleur est un appareil modifié de façon à ne pas décoller, pour familiariser dans un premier temps les élèves avec les commandes et les manœuvres précédant le décollage ou suivant l'atterrissage.