lundi 13 mai 2019

Incursion en pays breton

Marie Yvonne Le Guen, native de Kerfot, était déjà veuve d’un certain Ollivier (oui, avec deux "l") Le Bideau lorsqu'elle épousa Alexandre Guéroult à la mairie du 14earrondissement de Paris. Je l'ignorais, j'ai voulu en savoir davantage.

Précisons qu'il ne s'agit pas d'une de mes ancêtres directes, mais de la mère de ma marraine. Ma branche paternelle a plutôt des racines normandes et, sans revenir sur la sempiternelle polémique qui alimente encore les conversations à l'heure de l'apéritif (breton ou normand, le Mont Saint-Michel ?), ce détail a son importance : je n'avais pas eu l'occasion jusqu'à présent de feuilleter les registres d'Ille-et-Vilaine ou des Côtes d'Armor ; d'où ma surprise lorsque je les ai consultés.

Sur les traces d'Ollivier Le Bideau

Mais revenons à ce premier époux. C'est une recherche sur le site de Geneanet qui me met sur la piste. Ollivier Le Bideau serait né à Pleubian, dans le département qui s'appelait alors les Côtes-du-Nord, en 1848 et aurait disparu en mer en 1889. Voyons cela de plus près.

L'acte de naissance rédigé par le maire de Pleubian confirme qu'Ollivier Le Bideau est né le 11 octobre 1848 à dix heures du soir et qu'il est le fils de François Le Bideau, tisserand, et d'Anne Perrine Le Jean, filandière. Rien de particulier jusque-là.

Passons à sa disparition. Le registre des décès de Pleubian est pré-imprimé : "Acte de décès de…", "profession de…", "domicilié…" L'officier d'état civil n'a plus qu'à compléter et, dans la plupart des cas, cela ne présente pas de difficulté particulière. Mais nous sommes en Bretagne, la commune est située sur la côte et nombre de ses habitants sont des marins… Les enfants du pays ne meurent pas tous dans leur lit !

Un registre qui en dit long

Au fil des pages, je découvre des annotations en marge des actes, ainsi que de longs textes insérés tant bien que mal dans les espaces laissés libres.

Pour la seule année 1889, plusieurs cas de figure.

Commençons par le plus simple, des hommes originaires de Pleubian, mais décédés dans une autre commune. Trois cas en 1889 : un matelot décédé à l'hôpital de La Seyne (Var), un autre à l'hôpital de Port-Louis (Morbihan), le troisième à Saint-Mandrier (Var). Le maire transcrit scrupuleusement les actes dans son registre quand il les reçoit, ce qui peut prendre plusieurs semaines ou plusieurs mois, selon la distance.

Deuxième cas, des inconnus trouvés noyés sur la grève. Le maire de Pleubian y est confronté à trois reprises : le 4 février 1889, sur la grève de Poul Sablen, le même jour sur celle de Saint Laurent et le 16 février suivant sur celle de Port Béni.

Les déclarations sont faites par Henry Le Cordenner, commerçant, et par René Le Quellec, garde-champêtre, qui ont "dit être instruits du décès". À chaque fois, le maire note les indices qui pourraient permettre de reconnaître l'individu : aspect physique, vêtements, chaussures, documents éventuellement trouvés sur le corps.

Troisième cas, les hommes décédés à bord d'un navire : le capitaine rédige l'acte de décès en présence de deux témoins. Une expédition de l'acte est délivrée par le commissaire de l'Inscription maritime et transmise à l'officier de l'état civil de la commune du défunt.

Silhouettes de voiliers, collection personnelle

C'est ainsi que nous apprenons que Joseph Lorgéré, inscrit sur le rôle d'équipage en tant que passager, est décédé à bord du Stella par 47° de latitude nord et 10° de longitude ouest ; dans l'océan Atlantique, donc. De même, Yves Marie Allain, mousse à bord du brick Jules Estelle, âgé de dix-sept ans, est décédé par 58° 17' de latitude nord et 7° 47' de longitude est ; quelque part en mer du Nord, si je sais lire une carte.

Enfin, les cas plus complexes nécessitant un jugement du tribunal. En marge de l'acte n°16 par exemple, il est fait mention de la mort par submersion de Jean Le Mevel. Un jugement du tribunal d'Ajaccio, daté du 17 avril 1891 et transcrit dans le registre de nombreuses pages plus loin, nous fournit des détails : l'équipage de L'Union, brick goélette, a péri dans un naufrage au large de Solenzara le 9 février 1889.

De même, c'est un jugement de la cour d'appel de Rouen du 16 mai 1888 qui conclut au naufrage du vapeur Escombrera, parti de Beni Saf en Algérie, à destination de Maryport en Angleterre et disparu dans l'Atlantique avec vingt-cinq marins à bord. L'un d'entre eux était originaire de Pleubian.

Enfin, un jugement du tribunal de Saint-Malo, en date du 10 septembre 1889, concerne le naufrage du brick Rocaben. Il avait coulé en mer le 30 octobre 1883 à la suite d'un abordage avec un trois-mâts américain, en revenant du banc de Terre-Neuve. À son bord, deux matelots originaires de Pleubian, dont François Le Bideau, frère aîné d'Ollivier.

Mort d'un marin pêcheur

C'est à bord du trois-mâts goélette Quatre Frères qu'Ollivier Le Bideau, premier époux de Marie Yvonne Le Guen, avait embarqué pour la pêche à la morue au large de Saint-Pierre et Miquelon. Il avait appareillé de Saint-Malo le 4 mars 1889 et, depuis cette date, on n'avait plus de nouvelles du navire, ni des cent quinze personnes qui composaient son équipage. Un jugement du tribunal de Saint-Malo en date du 18 juillet 1891 conclut que le Quatre Frères a disparu corps et biens.

Marie Yvonne Le Guen, âgée de vingt-sept ans, se remaria moins de trois mois après le jugement, le 10 octobre 1891 à Paris. Depuis combien de temps avait-elle acquis la certitude qu'elle était veuve ?

lundi 29 avril 2019

Du côté de mes ancêtres lorrains

Une récente alerte Geneanet m'a conduite à me pencher sur un couple qui vivait dans le duché de Lorraine durant la seconde moitié du XVIIe siècle. C'est une région où je pousse rarement mes recherches généalogiques, allez savoir pourquoi. C'est un tort, je vous l'accorde, car les registres que je viens de consulter sont fort bien tenus, aisément lisibles et riches en détails et surprises de toutes sortes.

Claude Marchal et son épouse, Catherine Geoffroy

Ils font partie de mes ancêtres à la dixième génération. Ils vivaient à Vincey(1), modeste bourgade sur la rive gauche de la Moselle, à quelques lieues au nord-ouest d'Epinal, dans l'actuel département des Vosges. De leur mariage, célébré le 6 février 1680, sont issus neuf enfants au moins, six garçons et trois filles, au rythme très régulier d'un tous les deux ans.

Source carte de Cassini, in La France à la loupe 2

Jusqu'à présent, j'avais seulement relevé les actes concernant mon ancêtre directe, Barbe Marchal, baptisée en février 1685. À l'âge de vingt-et-un ans, elle avait épousé un certain Claude François (eh oui, nul n'est parfait), berger de son état, et l'avait suivi dans plusieurs villages sur la rive droite de la Moselle, Burthecourt-aux-Chênes et Manoncourt-en-Vermois notamment, où elle décéda en septembre 1729. Elle n'avait alors que quarante-quatre ans.

L'une de ses arrière-arrière-petites-filles, Marie François, née à Metz (Moselle) en 1811, épousera un médecin militaire originaire de la Drôme, François Morel. Raison pour laquelle celle-ci finira ses jours dans la bonne ville de Pau, à un millier de kilomètres de sa région d'origine.

Un certain Nicolas Marchal

Mais revenons à notre couple mentionné plus haut. J'ai donc recherché les actes concernant les frères et sœurs de Barbe Marchal. Un seul baptême semble échapper à la sagacité des généalogistes, celui de Jean, vraisemblablement le dernier de la fratrie, en tout cas le dernier à convoler en justes noces, en février 1730, alors que ses parents sont déjà décédés.

Celui qui m'intéresse aujourd'hui, c'est Nicolas, le puîné. De deux ans plus jeune que l'aîné, Pierre, et de deux ans plus âgé que mon ancêtre Barbe, puisqu'il fut baptisé à Vincey le 15 mars 1683.

Le 31 décembre 1707, à l'âge de vingt-quatre ans, devant témoins, Nicolas Marchal fait bénir ses fiançailles avec Jeanne Ballay par le curé alors en charge de la paroisse de Vincey, Jean Claude Archambault. La cérémonie des noces a lieu le 10 janvier 1708. Un premier mariage qui donne le jour à sept enfants, cinq filles et deux garçons, de novembre 1708 à janvier 1723.

La mère rend son dernier soupir à l'âge de trente-neuf ans, en novembre 1724. Rien sur les causes du décès, alors que le curé de Vincey n'hésite pas à fournir des précisions d'ordre médical lorsqu'il en a l'opportunité : j'ai ainsi relevé au fil des pages la mention d'écrouelles(2), de pleurésie(3) ou de suite de couches.

Ce n'est pas le cas pour Jeanne Ballay : la dernière née, Catherine, aura bientôt deux ans. Nous savons toutefois que Jeanne Ballay a été confessée et qu'elle a reçu le saint viatique (eucharistie administrée aux mourants), l'extrême-onction (sacrement sous forme d'onction de saintes huiles, également destinée aux mourants) et même "l'absolution qu'on a coutume de donner aux confrères et consœurs moribonds de la confrairie du Saint Rozaire", comme le précise Nicolas Roucel, avec son orthographe si personnelle.

Le 11 novembre 1724, Jeanne Ballay est donc portée en terre dans le cimetière de Vincey, "vis à vis la grande porte de l'église paroissialle les pieds du corps de ladite deffuncte allignants le coin angulaire de la tour de ladite église". Outre Nicolas Marchal, son époux, sont présents à la sépulture son père, son beau-père, les maris de deux de ses sœurs, ainsi que des amis et des voisins.

Record battu ?

Le 25 novembre suivant, jour de la Sainte-Catherine, soit quatorze jours exactement après le décès de sa première épouse, voilà notre veuf à nouveau devant le curé de Vincey. Il est cette fois accompagné d'une certaine Anne Tassin. Pourquoi donc ? Eh bien, il s'agit de faire bénir leurs fiançailles et promesses de mariage, tout simplement ! Disons, à la décharge de Nicolas Marchal, que les derniers nés sont encore en bas âge… je ne puis néanmoins m'empêcher de penser qu'il avait réfléchi à la question, avant même les événements des derniers jours.

La demoiselle, âgée de vingt-sept ans (pour sa part, Nicolas a déjà quarante-et-un ans), est originaire de Frizon(4). Elle demeure toutefois à Vincey, car elle est domestique chez le sieur Claude Marchal, amodiateur de Madame l'Abbesse d'Epinal(5). Je précise au passage que je n'ai, à ce jour, pas trouvé de lien de parenté entre ce Claude Marchal et mes ancêtres porteurs du même patronyme, même s'il est parfois présent aux fiançailles ou au mariage de l'un ou de l'autre, apposant sur les registres sa belle signature d'une main ferme.

Signature de Claude Marchal

Mais le temps presse pour Nicolas Marchal et Anne Tassin. La période de l'Avent, temps prohibé pour les mariages tout comme le Carême, commence à peine huit jours plus tard ! Les parties promettent de solliciter monseigneur l'évêque de Toul pour obtenir dispense de deux bans. Leur célérité n'est pas prise en défaut, car le mariage est célébré à Frizon dès le mardi suivant, 28 novembre ! Dix-sept jours de veuvage à peine pour Nicolas Marchal, trois jours entre les fiançailles et les secondes noces, qui dit mieux ?

Le premier enfant du couple naît neuf mois plus tard, le 23 août 1725. Cette précision pour les esprits qui auraient peut-être imaginé une autre cause à cette précipitation. Deuxième mariage encore plus fertile que le premier, puisqu'Anne Tassin donna le jour à neuf enfants, six garçons et trois filles, entre août 1725 et juin 1740.

Nicolas Marchal aura donc eu seize enfants en trente-deux ans, mais ce n'est pas là que se niche le record, vous l'avez compris.





(1) Orthographiée Vencey dans les registres paroissiaux et sur la carte de Cassini.

(2) Lésions cutanées d'origine tuberculeuse, majoritairement localisées dans le cou, selon Le Petit Larousse illustré.

(3) Inflammation de la plèvre.

(4) Orthographiée Frison sur la carte de Cassini.

(5) L'amodiateur est l'intermédiaire entre le propriétaire des terres, ici l'abbesse d'Epinal, et l'exploitant.

lundi 11 mars 2019

Rentier peut-être, mais frustré !

Mon grand-père paternel avait déjà trente-sept ans lorsque, en septembre 1902, il revêtit l'uniforme de la Compagnie du Métropolitain de Paris(1). Mais auparavant ? De 1881, date à laquelle il décrocha son premier emploi, alors qu'il avait à peine seize ans, à 1901, soit durant une vingtaine d'années, il eut successivement quatre employeurs :
  •  Hoche aîné, marchand drapier rue Colbert, où il resta deux ans et demi,

  • Soehnée et Pegé, également marchands drapiers, établis rue Feydeau, où il fut employé de juillet 1883 à octobre 1886,
  • Me Saranne, huissier 6 bis rue du Quatre-Septembre, de novembre 1886 à septembre 1893,

  • Enfin M. Abel Goubaud, éditeur de journaux de mode 3 rue du Quatre-Septembre, où il fut employé aux écritures de novembre 1893 à avril 1901.

Je ne sais rien de ses émoluments durant cette période. Toutefois, dès 1886, Frédéric Chancé adhéra à une société de secours mutuel, l'Union du Commerce, et j'ai ainsi une idée de la pension qu'il perçut à ce titre, quand il cessa toute activité professionnelle.

Les sociétés de secours mutuel

À la fin du XIXe siècle, le système de protection sociale que nous connaissons aujourd'hui n'existait pas encore. Lorsque les corporations de l'Ancien Régime furent supprimées, dans un premier temps par un édit de Turgot en 1776, puis définitivement par la loi Le Chapelier en 1791, des sociétés de secours mutuel virent le jour.

De quoi s'agissait-il ? D'organismes  de bienfaisance qui, moyennant un droit d'entrée et une cotisation mensuelle, accordaient une aide à leurs adhérents en cas de maladie, d'accident, d'infirmité, de chômage… En dépit de leur caractère philanthropique, ces sociétés suscitaient une certaine défiance de la part des pouvoirs publics : comment empêcher que les fonds ainsi collectés ne financent des grèves ouvrières ?

Les premières sociétés de secours mutuel apparurent sous le Premier Empire. Par la suite, elles furent officiellement reconnues par Louis Napoléon Bonaparte en 1852, mais de façon plutôt restrictive : pour bénéficier d'avantages financiers significatifs, les "sociétés approuvées", créées à l'échelon de la commune, étaient strictement encadrées et le nombre de leurs membres limité à 500. Il faudra attendre 1898 pour qu'une charte de la mutualité supprime l'agrément de l'administration. Et 1945 pour qu'un Code de la mutualité soit publié.

L'Union du Commerce

L'Union du Commerce, à laquelle mon grand-père Frédéric Chancé adhéra, fut créée en mai 1847, sous la forme d'une société philanthropique. Moyennant une cotisation mensuelle de deux francs, ses membres bénéficiaient de la gratuité des soins médicaux et pharmaceutiques. Ils se recrutaient parmi les employés et les comptables des maisons de commerce de gros ou de détail, les maisons de tissus ou d'articles de Paris, les maisons de banque du département de la Seine.

Le nombre des sociétaires augmenta rapidement : 320 adhérents en 1850, plus de 8 500 en 1876, plus de 12 700 en 1887, année où lui fut adjointe une caisse de retraite.

En 1913, le nombre des adhérents dépassait les 26 000. Mais à l'issue de la Première Guerre mondiale, l'Union du Commerce n'allait pas tarder à connaître de graves difficultés, dues à la fois à la fonte de ses effectifs, fauchés par le conflit (d'où une dramatique diminution des cotisations collectées), et à l'inflation, inconnue jusque là, qui vit s'envoler les honoraires des médecins et le prix des médicaments.

Elle a néanmoins surmonté les aléas de l'histoire et existe encore aujourd'hui sous le sigle de la MUCS(2) (Mutuelle Union du Commerce et des Scop).

Un titre de rente viagère

Le document qui a piqué ma curiosité est un titre de rente viagère au nom de mon grand-père paternel. À l'issue de trente-neuf années de présence au sein de l'Union du Commerce, il bénéficia donc à compter du 1er janvier 1926 d'une rente annuelle non révisable de… 78 francs, payables par trimestre.

Collection personnelle

Sur présentation de son titre au siège de l'Union, quai de la Mégisserie, il percevait les fonds, ce qui était matérialisé par un tampon apposé au verso du document.

Collection personnelle

La photo figurant au recto illustre bien  la désillusion que Frédéric Chancé devait éprouver lors qu'il mettait dans son portefeuille ces sommes dérisoires(3). Soixante dix-huit francs par an ! À peine de quoi se payer une paire de chaussures… Les tampons suggèrent d'ailleurs qu'il ne prenait pas la peine de se déplacer tous les trois mois.




(1) Voir à ce sujet le billet intitulé Matricule 1113, publié le 25 février 2019.

(2) Le site de cette mutuelle recèle quelques informations sur son histoire depuis sa création https://mutuelledesscop.fr/mutuelle-des-scop/histoire

(3) À titre de comparaison, la pension annuelle versée par la Compagnie du Métropolitain de Paris à mon grand-père s'élevait à 5 659,85 francs pour l'année 1936.

lundi 4 mars 2019

Derrière les façades haussmanniennes

Mon grand-père paternel, le premier de mes ancêtres à être né à Paris, a vu le jour en 1865, en plein cœur du deuxième arrondissement, au numéro 74 de la rue de Richelieu.

Curieusement, aucune entrée d'immeuble ne porte plus ce numéro aujourd'hui. La consultation des plans parcellaires sur le site des Archives de Paris révèle un bâtiment d'angle qui porte à la fois le numéro 74 côté rue de Richelieu et le numéro 8 côté rue du Quatre-Septembre, où est désormais située son unique entrée.

Plan parcellaire quartier Vivienne, détail
Source : Archives de Paris, PP 11870/B

Que s'est-il passé ? Le deuxième arrondissement, comme de nombreux autres quartiers de Paris, a subi d'importantes transformations sous le Second Empire : percement de l'avenue de l'Opéra, du boulevard de Sébastopol, de la rue de Turbigo, de la rue Réaumur et de la rue du Quatre-Septembre (selon les dénominations d'aujourd'hui), création du square Louvois, importants travaux sur le site de la Bibliothèque nationale, élargissement des voies existantes… Opérations qui entraînèrent la démolition de nombreux bâtiments et la disparition d'innombrables petites rues aux noms parfois plus poétiques, mais aux logements souvent insalubres. La maison où habitaient mes arrière-grands-parents en 1865 n'a pas survécu aux aménagements du baron Haussmann !

Charles Marville, rue de Richelieu, vers 1866
Source : vergue.com

Mon arrière-grand-père, venu de Normandie avec deux de ses frères pour exercer la profession de peintre en bâtiment dans la capitale, avait déjà connu plusieurs domiciles, rue des Amandiers Saint-Jacques et rue Saint-Jacques dans Paris intra muros, puis rue Feutrier et une mystérieuse rue des Acacias à Montmartre, avant de s'installer rue de Richelieu. Il fut donc contraint de déménager une nouvelle fois. En 1869, lorsqu'il est témoin au mariage de l'une de ses nièces à la mairie du 18e arrondissement, il est domicilié rue Saint-Maur, dans le 10e.

Toutefois, il revient ensuite dans le quartier Vivienne. En 1876, lors du troisième mariage de son frère aîné, il est désormais domicilié 8, rue du Quatre-Septembre, quasiment au même endroit que précédemment, ce qui m'avait induite en erreur, avant que je ne me penche plus attentivement sur la question.

Le nouveau bâtiment est un immeuble de rapport qui appartient à un certain Charles Louis Sophie Tabouis. Deux boutiques occupent le rez-de-chaussée. Au dessus de l'entresol, qui abrite le logement du concierge et des locaux destinés à des entreprises, s'élèvent quatre étages "carrés", un cinquième mansardé et un sixième sous les combles. Balcons courant le long de la façade au premier et au quatrième au-dessus de l'entresol, typiques de l'esprit haussmannien.

D'après le calepin des propriétés bâties, les appartements des trois premiers étages comprennent au moins cinq pièces, une cuisine et un "cabinet d'aisances". Cinq fenêtres donnent sur la rue du Quatre-Septembre et deux sur la rue de Richelieu. Le quatrième et le cinquième comprennent des appartements plus petits et des chambres indépendantes avec cheminée. Le sixième sous les combles est occupé par cinq chambres de domestiques.

Les commerces ont varié au fil du temps : cordonnier, magasin de chaussures, marchand de tissus, magasin de curiosités, changeur de monnaie, marchand de vins, chapelier…

Les professions des locataires sont également représentatives du quartier : passementier, couturier sur mesure pour les particuliers, marchand tailleur, fabricant de corsets, libraire, modiste, fabricant de fleurs artificielles. En effet, à l'époque, les activités qui prévalent dans le quartier Vivienne, proche de celui du Sentier, sont le commerce des tissus, la passementerie et les fournitures pour l'ameublement.


Difficile de connaître avec précision où étaient logés mes arrière-grands-parents et leur fils dans cet immeuble, car leur nom n'apparaît pas dans la liste des locataires successifs. Un indice, toutefois : lors de son décès en 1905, la mère de Frédéric Chancé, Madeleine Laubret, alors âgée de soixante-neuf ans, est qualifiée de concierge. Occupait-elle avec son mari la loge située à l'entresol ? C'est une hypothèse.

lundi 25 février 2019

Matricule 1113

C'est le numéro que portait mon grand-père paternel Frédéric Chancé, lorsqu'il était agent à la Compagnie du Métropolitain de Paris (CMP).

Frédéric Chancé, en uniforme de la CMP

Il posa sa candidature durant l'été 1902 et fut engagé le 22 septembre de la même année. Il avait alors déjà trente-sept ans, et fut mis à la retraite, dix-huit ans plus tard, en 1920, lorsqu'il atteignit cinquante-cinq ans. Ces informations, je les tiens de son dossier conservé par les Archives de la RATP, mais si nous cherchions à en apprendre davantage ?

Quel poste ?

Première question qui me vient à l'esprit : quel poste occupait-il dans cette jeune compagnie ? Rappelons-nous que la première mise en service d'une ligne de métro à Paris avait eu lieu à peine deux ans auparavant, alors que l'Exposition universelle de 1900 attirait des millions de visiteurs.

Frédéric Chancé fut engagé comme garde de 3e classe. À l'époque, l'organisation était la suivante :
  • Un chef surveillant dans chaque station, chargé de superviser non seulement les installations et la vente des titres de transport, mais également le personnel des rames durant le stationnement, 
  • Des surveillants de quai, chargés d'aider à l'ouverture et à la fermeture des portes et de canaliser les voyageurs,
  • Un receveur, préposé à la vente des billets,
  • Un chef de train, responsable du personnel à bord (un conducteur, trois gardes intermédiaires et un garde arrière),
  • Des gardes, pour assurer le service des portes (qui n'étaient pas automatiques), ainsi que la surveillance et la police à l'intérieur de la rame, 
  • Enfin un conducteur, pour la conduite du train et le petit entretien des motrices.

 À mon avis, si j'en crois l'état récapitulatif de ses mutations, mon grand-père dut, dans un premier temps, faire ses preuves comme garde, avant de passer chef de train à l'automne 1903, un peu plus d'un an après son incorporation dans l'entreprise.

Mais il faut savoir qu'entretemps un drame était survenu. Le 10 août 1903, la catastrophe de Couronnes avait fait 84 morts à la suite de l'incendie d'une rame sur la ligne 2 (Dauphine-Nation).  L'accident mit en évidence une série d'éléments à rectifier d'urgence : matériel roulant en bois hautement inflammable, personnel livré à lui-même, installations électriques non sécurisées, absence d'éclairage de secours, absence de postes d'incendie… les victimes furent en majorité asphyxiées par les fumées alors qu'elles stationnaient sur le quai pour réclamer le remboursement des billets et que, dans la panique et l'obscurité, elles tentèrent de s'échapper du côté opposé à la sortie !

L'exploitation fut entièrement revue, avec la création de deux services, celui de la Traction (agents de conduite) et celui du Mouvement (agents sédentaires et agents d'accompagnement des trains) et la mise en place d'un personnel d'encadrement.

Je ne suis pas sûre que mon grand-père ait apprécié cette organisation quasi militaire, lui qui, lors du conseil de révision, fut ajourné à deux reprises pour faiblesse de constitution et finalement classé dans les services auxiliaires. La lecture de son dossier fait apparaître un certain nombre d'incidents qui lui furent imputés, assortis de pénalités financières. Certains nous paraîtraient bien dérisoires aujourd'hui : "signal de départ trop hâtif", "n'a pas porté la notification de l'heure sur son rapport", "manque de tact dans une réclamation de voyageur"…

Sur quelle ligne ?

Deuxième question qui me vient à l'esprit : sur quelle ligne mon grand-père était-il affecté ? Lors de son entrée dans la compagnie, seules deux lignes étaient en service : 
  • La ligne 1 traversait Paris d'est en ouest sur la rive droite, de la Porte de Vincennes à la Porte Maillot ; huit stations avaient été ouvertes au public le 19 juillet 1900, les suivantes le furent entre le 6 août et le 1er septembre.
  • La ligne 2 suivait le tracé de l'ancien mur des Fermiers généraux dans sa partie nord, de Porte Dauphine à la place de la Nation ; elle fut mise en service par tranches successives entre 13 décembre 1900 et le 2 avril 1903.

Frédéric Chancé travailla donc nécessairement sur l'une de ces deux premières lignes. Mais les stations citées dans son dossier me font penser que son activité se déroula majoritairement sur la ligne 3, qui bénéficiait des nouvelles mesures de sécurité, prises à la suite de la catastrophe de la station Couronnes :
  • Le premier tronçon, qui reliait Villiers à Gambetta, entra en service le 19 octobre 1904 de Villiers au Père Lachaise et le 25 janvier suivant jusqu'à Gambetta.
  • De nouvelles stations en direction de la Porte Champerret (Malesherbes, Wagram, Pereire) furent ouvertes entre mai 1910 et février 1911.

 Lorsque mon grand-père fut mis à la retraite à l'été 1920, il était chef surveillant de 1ère classe à la station Malesherbes depuis le 31 janvier précédent.

L'exploitation du métro parisien a certes changé depuis cent ans, mais j'ai connu l'époque où les chefs de station, reconnaissables à la coiffe blanche recouvrant leur casquette, disposaient d'un bureau vitré sur le quai de la station. J'ai également connu les chefs de train, debout en tête de rame, qui passaient une tête par l'ouverture et jetaient un dernier coup d'œil sur le quai, avant de commander la fermeture des portes.

Et j'ai désormais une pensée pour mon grand-père quand j'emprunte la ligne 3…


Sources

Jean Tricoire, Un siècle de métro en 14 lignes, de Bienvenüe à Meteor, La Vie du Rail, 1999, 351 pages, abondamment illustré


Jean-Claude Demory, Le métro de chez nous, Éditions MDM, 1997, 143 pages, majoritairement constitué de photos