lundi 29 mai 2017

Histoires de textiles

J'ai consacré ces jours derniers à mes ancêtres Déodat. Non sans difficulté, comme vous allez le voir. L'occasion d'une escapade virtuelle au pied des Pyrénées, pour en apprendre davantage sur la ville de Nay (prononcez "Naille") et découvrir le métier de laneficier.

Un parcours semé d'embûches

Jeanne Déodat (1819-1894) fait partie de mes ancêtres à la cinquième génération : elle n'est autre que la mère de mon arrière-grand-père Théodore Fourcade.

J'ai réussi à remonter sa lignée paternelle sur quatre générations, en cherchant de manière très classique les baptêmes, les mariages et les sépultures, et en tentant de reconstituer les fratries complètes issues de chaque couple. Mais le parcours s'apparente plus ou moins à une course d'obstacles !

Première difficulté, les variantes orthographiques et cette manie béarnaise de mélanger patronymes et noms de maisons. Je l'avais déjà évoqué dans un précédent billet(1), mais si je parviens à comprendre la logique de cet usage en milieu rural, où prime la propriété agricole, j'ai plus de mal à l'admettre en ville, chez les artisans et les marchands. Comment être sûre que cette Jeanne Daima et cette Jeanne Cassou ne sont bien qu'une seule et même personne ?

Deuxième difficulté, les registres paroissiaux de Nay. Est-ce la mauvaise qualité du papier, celle de la plume ou celle de l'encre, toujours est-il que de nombreuses pages sont quasiment illisibles : on dirait le travail bâclé d'un mauvais écolier, à grands renforts de surcharges et de pâtés ! Bref, rien qui incite à feuilleter patiemment les registres dans l'espoir d'y dénicher la pièce qui manque dans le puzzle familial.

AD 64 Nay BMS 1763-1772 vue 15/503

Troisième difficulté, celle-ci imputable directement à mes ancêtres, leur manque d'imagination dans l'attribution des prénoms : sur la trentaine d'individus identifiés, plus des trois quarts sont prénommés Jean, Jeanne, Pierre, Catherine ou Bertrand. Souvent dans la même fratrie. Alors ce Jean qui se marie, sans autre précision sur son âge que la mention "mineur", est-ce l'aîné ou le cadet ou même un troisième qui n'avait pas encore pointé le bout de son nez ?

Et ne croyez pas que les choses s'arrangent au XIXe siècle. Si les actes de décès indiquent parfois que le défunt est veuf, ils n'en indiquent pas pour autant le nom du conjoint ! Alors ce Jean qui décède… même doute sur son identité.

Mais assez râlé, passons aux découvertes.

Une bastide sur les bords du gave

La ville de Nay est une bastide(2) créée à l'aube du XIVe siècle, sur la rive gauche du gave de Pau, à proximité d'un gué. Son plan en damier est organisé autour d'une place centrale rectangulaire de vastes dimensions, bordée d'arcades, où se tient le marché.

Sa vocation, avant tout commerciale, est renforcée par la création d'une manufacture royale de draperies et de teinturerie vers 1558. En dépit des aléas (incendies, guerres de religion, bouleversements économiques…), la tradition textile y perdurera jusqu'à nos jours(3), à partir de deux matières premières : le lin, cultivé dans la plaine aux abords du gave, et la laine, fournie par les moutons élevés dans les contreforts pyrénéens.

Troupeau de moutons au sommet d'un col pyrénéen, collection personnelle

Ici comme ailleurs, le travail de la laine fut d'abord une activité domestique. L'hiver, lorsque les activités agricoles ne mobilisent plus tous les membres de la famille, les enfants et les vieillards cardent la laine pour la débarrasser de ses impuretés et en démêler les fibres, les femmes filent ou tricotent et les hommes tissent des étoffes de drap.

Selon leur qualité, le nombre de fils et la nature de la trame, ces étoffes sont appelées burats, cadis, cordelats, droguets, serges ou rases. Elles servent à confectionner des vêtements, plus robustes que raffinés.

Les marchés locaux, comme la ville de Nay, centralisaient la production de la campagne environnante. Dans le Béarn, les marchands-fabricants de laine étaient appelés des "laneficiers". Ancêtres directs, parrains, gendres ou témoins, j'en ai une bonne dizaine dans ma base de données.

Mes ancêtres Déodat

Jean Déodat a épousé Jeanne Daima à Nay en septembre 1723. Lui était originaire de Labatut-Rivière, une paroisse sur les bords de l'Adour, aux confins du Béarn, de la Bigorre et de l'Armagnac ; elle venait de Bayonne, sur les bords de l'Adour également, mais du côté de son embouchure. Tous deux habitaient dans le diocèse de Nay depuis plusieurs années, nous dit l'acte de mariage. Quelle nécessité les a poussés à franchir ainsi plusieurs dizaines de lieues ? Comment savoir ?

Aucune information sur leur métier, les actes de baptême de leurs six enfants restent muets sur ce sujet. L'un de leurs fils, Bertrand Déodat, né en 1727, est le premier à être qualifié tantôt de laneficier, tantôt de teinturier. Les deux générations suivantes fournissent également des apprêteurs(4), des tondeurs et un valet de ville(5).

Jusqu'à Jeanne, qui était tricoteuse à Clarac, un faubourg de Nay situé sur l'autre rive du gave. En 1851, elle a déjà trente-et-un ans lorsqu'elle épouse un garçon d'écurie de vingt-neuf ans. Il s'appelait Gabriel Fourcade et il était originaire d'Aucun (Hautes-Pyrénées). Ensemble, ils migreront vers Pau à une date que j'ai encore du mal à établir, mais que je situe entre 1860 et 1870.

Et leur fils Théodore, mon arrière-grand-père, vendra des toiles de Béarn dans sa chemiserie de la rue des Arts, à Pau, mais ceci est une autre histoire.




(1) Voir le billet intitulé "Des ancêtres qui donnent du fil à retordre", publié le 13 juillet 2015.

(2) Le terme de bastide n'a pas ici le sens de maison comme en Provence, mais celui de ville neuve créée en vertu d'un acte fondateur, attesté par des documents de nature juridique. Sur les bastides pyrénéennes, voir le site Bastides 64, qui explique leur création, leur intérêt et passe en revue une quinzaine d'entre elles dans le département des Pyrénées-Atlantiques.

(3) La ville abrite aujourd'hui le Musée du Béret (que certains appellent basque, mais qui serait plutôt béarnais, donc).

(4) Appêteur ou catisseur : personne chargée de passer un apprêt sur un tissu pour lui donner un aspect lustré ou brillant.

(5) Valet de ville : personne employée par la municipalité.

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