Amis généablogueurs, si vous avez l'intention d'écrire un
jour l'histoire de votre famille, précipitez-vous sur La carte des Mendelssohn(1),
toutes affaires cessantes. De deux choses, l'une : soit vous renoncerez
définitivement à votre projet, effarés par l'ampleur de la tâche ; soit
vous y puiserez l'énergie qui vous fera survoler tous les obstacles.
De quoi s'agit-il ? D'un roman, nous dit la couverture,
mais je n'y crois pas une seconde. En vingt-huit chapitres, l'ouvrage de Diane
Meur entrelace trois récits dans des registres différents :
- Tout d'abord, la saga de la famille Mendelssohn, du XVIIIe siècle à nos jours, à partir du couple formé par Moses Mendelssohn, philosophe des Lumières, et son épouse Fromet Gugenheim, tous deux établis à Berlin, où ils donnèrent le jour à une dizaine d'enfants, qui eux-mêmes…, et ainsi de suite.
- Des extraits du journal de recherches de l'auteur, ainsi que de la chronologie qu'elle a établie, pour situer chaque personnage dans le contexte de son époque.
- Diverses anecdotes personnelles, comme les mésaventures subies durant ses deux années de séjour à Berlin (ce qu'elle appelle des berlinades), un apéritif dînatoire dans son appartement parisien ou les interventions de son éditeur, Sabine Wespieser, durant la lente élaboration de l'ouvrage.
Le texte frôle les cinq cents pages, y compris la liste des
sources et l'index des personnes citées. Touffu mais passionnant, il nous
apprend au passage l'évolution du patronyme Mendelssohn, depuis Mendel, natif
de Dessau (le père de Moses), jusqu'à Mendelssohn Bartholdy (sans lien avec le
sculpteur de la statue de la Liberté) ou bien les restrictions imposées aux
juifs dans la Prusse du XVIIIe siècle en matière de patronymes, de
lieux de résidence et d'activités professionnelles.
Il nous conte également comment Moses, le philosophe qui
traduisit la Torah en allemand, fut le père d'Abraham, banquier converti au
protestantisme, lui-même père de Felix, compositeur romantique, chef
d'orchestre et pianiste émérite. Lequel Felix nous fit redécouvrir les œuvres
de Bach et de Haendel. Le même Felix qui composa Le songe d'une nuit d'été, dont la célèbre marche nuptiale donne la
touche finale à d'innombrables cérémonies de mariage depuis cent cinquante ans.
Les généalogistes y trouveront moult échos à leurs
préoccupations.
Comment écrire l'histoire d'une famille, sans se perdre dans
les méandres de la généalogie descendante et en y intégrant les événements
historiques marquants des trois derniers siècles, auxquels ses membres ont été
confrontés ?
Comment représenter graphiquement les branches à partir d'un
couple souche, lorsqu'elles comptent près de huit cents individus (sept cent
soixante cinq pour être précis), sur une dizaine de générations, avec leur lot de
mariages consanguins et d'enfants issus de plusieurs lits, sans oublier les
adoptions ?
L'ensemble tient sur huit bristols grand format et ressemble
à une carte du monde, avec ses continents, ses océans et même son passage du
nord-ouest ! Représentatif de la dispersion des descendants de Moses
Mendelssohn dans le monde. Avec des codes couleurs pour identifier les
religions des uns et des autres (les conversions allaient bon train) et les
métiers dans lesquels ils se sont ou non illustrés. La musique et la banque,
bien sûr, mais pas seulement ; les différentes lignées comptent aussi une
religieuse ursuline, des officiers de la Wehrmacht, un planteur de thé, un
médecin militaire dans l'armée ottomane durant la guerre de Crimée… Merveilleux
foisonnement.
Quelles sources utiliser, au-delà des données généalogiques
proprement dites ? Diane Meur dispose d'un CD-Rom sur au moins sept
générations, mais une telle saga nécessite d'être étoffée, sous peine de lasser
très vite le lecteur sous une avalanche de lieux et de dates. L'auteur utilise abondamment
les ressources de la toile, au risque de s'y égarer : "Un seul coup de pioche sur Internet m'envoie
sur cinquante pistes qui chacune ouvrent sur cinquante autres…",
écrit-elle page 307.
Elle exploite les ressources des bibliothèques, grandement
aidée par sa maîtrise de la langue allemande, multiplie les entretiens avec les
spécialistes des sujets abordés et les descendants de la famille Mendelssohn,
entreprend des voyages pour visiter les lieux où ont vécu leurs ancêtres et en
photographier les vestiges. Ce qui nous vaut des descriptions parfois
étonnantes : je pense à cette marche dans la neige, un jour de mars, à la
recherche d'un château brandebourgeois quelque peu délabré, ou encore à cette
journée en compagnie d'une très vieille dame à la mémoire vacillante.
Autre question : comment numéroter les individus en
généalogie descendante sans perdre le fil d'une génération à l'autre ?
L'auteur opte pour un système alphabétique : "Trouvé une solution à mon problème d'encodage en lisant Doktor Faustus : remplacer les chiffres par des
lettres, comme dans la gamme allemande".
Bref, vous l'aurez compris, c'est un livre indispensable !
(1) Diane Meur, La carte des Mendelssohn,
roman, Sabine Wespieser éditeur, 2015, 483 pages
Pour une fois, je me pose en voix discordante... Je n'ai pas du tout aimé le livre. A un point tel que je n'ai pas pu le finir. Les lamentations de l'auteur, ses tergiversations, m'ont surtout données l'impression de tourner en rond. Je ne me suis pas reconnue dans cette quête obsessionnelle, et je ne conseillerais pas le livre à quelqu'un de néophyte qui voudrait avoir une idée du temps que demande une recherche !
RépondreSupprimerJe l'avais peut-être pressenti dans mon premier paragraphe : "soit vous renoncerez…"
SupprimerVoilà, vous m'avez donné envie de voir par moi même toutes les deux. Bon qui me prête le livre ? Sophie ?
RépondreSupprimerJe peux te le prêter quand tu veux…
SupprimerJe te l'apporte demain (et de l'Aspirine pour le lire !)
SupprimerOh !Justement j'ai commencé à écrire un billet sur ce livre que je suis en train de lire. Je le savoure avec grand plaisir. Tu m'as devancée avec ce bel article !
RépondreSupprimerUn aller et retour en train et l'absence de neige en Savoie m'ont permis de boucler cette lecture en quelques jours. Le livre m'a beaucoup plu, mais je comprends qu'il puisse susciter la polémique.
SupprimerBonjour,
RépondreSupprimerPas sûr qu'il faille relier la recherche de D. Meur qui agit et rend compte en professionnelle de l'écriture dont le but est d'écrire son roman, à celle d'un généalogiste qui remonte ou redescend son arbre familial. Les moyens en cours dans le but d'édition ne peuvent se comparer. J'ai d'abord été séduite, amusée parfois par cette recherche et l'histoire de la famille Mendelson, mais cela finit par partir dans tous les sens. L’épopée familiale avec ses allers-retours n'est pas des plus faciles à suivre. Le but se perd parfois avec les insertions de la vie privée de l'auteur (cela ne prend pas dans le roman) de même que le surprenant, même si très petit passage lui servant à planter une attitude politique de bon aloi (de celle qui doit être ? ), déception face à cet écrivain dont j'ai apprécié d'autres écrits. Alors généalogie, histoire d’une famille ? Mon avis reste mitigé, en demi-teinte, elle s’est perdue quelque part, trop de tout.
Chantal de Bâges